On s’était donné rendez-vous à Paris, sur le parvis de Notre-Dame en fait. Un dimanche matin, juste à l’heure de la messe en plus. Malgré une journée fraîche de la fin décembre, le soleil veillait sur les piétons et offrait une chaleur réconfortante. J’étais là, assise avec mon immense sac à dos de voyage, petit drapeau canadien inclut et ma caméra dans les mains. Je profitais des pigeons qui offraient un spectacle gratuit pour le moins digne de quelques clichés. Si seulement ils pouvaient décider d’attaquer sauvagement et à mort un touriste, ça ferait vraiment des belles photos. J’étais prête.

C’était vraiment un acte de foi. Quelques courriels échangés. Je serai à Paris. J’y suis aussi, on pourrait se voir mais je n’aurai pas accès au web ni à mes courriels, donne-moi un point de rencontre et je tenterai d’y être. Un acte de foi à deux jours de Noël. Un miracle même peut-être…

Il était grand et maigre. Malgré la fin de sa vingtaine, il commençait déjà à avoir le crâne dégarni, ce qu’il tentait de cacher en sa rasant toute la tête. Ses yeux bleus compensaient pour l’absence de cheveux. J’étais jolie mais sans plus, quelques livres en trop mais je travaillais là-dessus. C’est d’ailleurs comme ça que nous nous sommes connus. Je m’étais abonnée au gym, il était entraîneur. Il me connaissait pour mes pantalons de gym gris-bleus et mes grands T-shirts qui finissaient toujours en sueur. Je le connaissais en bleu, toujours dans son habit d’entraîneur en toile bleue, au logo du gym en question. Je suivais ses conseils et ses exercices à la règle, il trouvait mon sourire charmant. Sans plus.

Puis il a quitté le nouveau continent sur lequel il avait immigré. Pas parce qu’il n’avait pas aimé son expérience, bien au contraire. Il avait un emploi qu’il aimait, il se faisait tranquillement un réseau d’amis et découvrait les joies de l’hiver montréalais. Sauf qu’ils étaient venus à deux. Cette expédition de découverte du nouveau monde avait été une décision prise à deux et l’autre moitié, elle, n’aimait pas du tout ce qu’elle avait trouvé. Ou ce qu’elle n’avait jamais trouvé en fait. Alors après plusieurs mois, il l’a aimé plus que jamais et il a remballé ses trucs et a repris le chemin de la maison et de la mère (et belle-mère aussi) patrie. Entre sa copine et le nouveau continent, il avait choisi la copine.

Il ne voulait pas me dire qu’il s’en allait pour toujours. Après tout, je n’étais qu’une cliente, il ne me connaissait que depuis mois, quinze semaines à peine. Mais devant mon sourire ce vendredi matin de novembre, il décida de me le dire. Il quitte, il s’en va, c’était la dernière fois. C’était la première fois qu’il mentionnait sa copine.

Et puis ce courriel. Un courriel de rien du tout adressé à toute ma liste de contacts, dont lui. « Je serai à Paris, si vous y êtes, faites-moi signe qu’on aille prendre un café ». Le message attira son attention dans sa boîte courriel. Et puis ce moment de réflexion. Oublier définitivement la vie qu’il a abandonné sur le nouveau continent ? Tout dans un petit courriel de rien du tout. Un petit courriel pesant comme le nouveau continent qu’il avait quitté pour faire plaisir à sa moitié. Répondre ou effacer.

Ce dimanche matin, ma montre indiquait 11h34. Je me suis dit qu’il n’attraperait pas ses courriels à temps, que ce n’était pas grave du tout et que je pourrais en profiter pour faire de la photo un peu. Il n’avait pas accès à ses courriels et l’idée de téléphoner à sa copine pour lui demander de lui lire à distance ses courriels ne l’inspirait pas du tout. Surtout pas dans ce cas-ci. Devoir donner des explications sur une situation qui en soit n’existait pas et qu’il ne pouvait pas lui-même expliquer autrement que de dire qu’il s’agissait d’un sentiment instinctif, quelque chose qui vient du vendre, sans raison officielle.

Je ne me faisais pas d’idée mais je tenais quand même à tenter le destin. Parce que qui ne tente rien n’a rien. En ce dimanche matin de veille de Noël, le soleil réchauffait Paris et seul l’immense arbre de Noël devant la mythique résidence de Quasimodo ne laissait transparaître l’esprit des fêtes. Le parvis de Notre-Dame était remplis de touristes et les pigeons jouaient les grandes stars devant les touristes-paparazzis. J’étais assise au soleil, les yeux fermés pour bien ressentir le moment, pour bien réaliser que j’étais à Paris, le 23 décembre, sur le parvis de Notre-Dame, seule au monde parmi tous les quidams. Soudainement, deux mains sur mon cou qui profitait du soleil. « Bonjour la petite ». Cette voix. Cette voix et cet accent si doux.

À ma grande surprise, je me retourne et découvre un homme. Grand, maigre, cheveux courts et yeux bleus intéressés et sincères. C’était un homme qui se dressait devant moi. Jeans ajustés, chemise repassée qui laissait entrevoir de façon nonchalante la forme d’un corps en forme et musclé. Il était beau comme je ne l’avais jamais vu. J’avais l’air d’une enfant le premier jour d’école, avec un sac à dos beaucoup trop gros, qui semblait menacer de me renverser au premier coup de vent.

Nous avons beaucoup sourit. Nous avons sourit sur le banc au soleil, nous avons sourit au café en mangeant un jambon beurre et des pains au chocolat. Nous avons sourit en se parlant. Puis nous avons simplement arrêté de se parler. Il n’y avait rien à dire vraiment. Il savait, je comprenais, nous étions d’accord. Sans plus et sans rien à dire. J’ai suivi ses yeux à travers les petites rues tortueuses du quartier, main dans la main. Il a finalement arrêté de résister à son envie de se donner à ce nouveau continent qu’il venait pourtant d’abandonner. J’étais pour lui cette nouvelle vie à laquelle il avait renoncé quelques semaines plus tôt. Une conquête personnelle, une victoire sur sa vie actuelle, la chance unique de se réinventer une vie, le temps d’une après-midi à Paris. Se donner l’impression de ce qu’aurait été sa vie s’il avait fait l’autre choix. S’il avait abandonné sa moitié pour plutôt choisir le nouveau continent qu’il aimait pourtant bien et que, à chaque fois que mes yeux croisaient ses yeux, il regrettait encore un peu plus d’avoir quitté.

J’aurais été pour lui un continent, une vie parallèle qu’il n’aura jamais choisis mais qui aurait pu être. En fait, nous avons été, le temps d’un 23 décembre ensoleillé à Paris, la vie qu’il n’a pas choisie et qu’il regrettera toute sa vie. Un peu comme un souhait de Noël, comme si Notre-Dame lui avait offert la chance de goûter à la vie qu’il s’est refusé.