Je suis une femme réservée, gênée, difficile à apprivoiser même. Ça clique rarement avec les gars. En fait, ça clique rarement avec les gars qui m’intéressent. Parce qu’avec les autres, les gars mariés, les pervers, les alcooliques, ceux qui cherchent leur mère, les obsédés et les vieux boomers de 55 ans ainsi que ceux qui se décrivent comme des “grands amateurs de plein air” parce qu’ils ont un ski-doo ou comme des “grands voyageurs” parce qu’ils vont en Floride à chaque hiver, ces gars-là, eux, sont toujours très intéressés, évidemment.

Mais les mecs normaux, ceux qui sont ni superbement beaux, ni particulièrement laids, ceux qui ne vivent plus chez leurs parents, mais qui ne sont pas non plus de grandes stars internationales, ces gars normaux-là, ils ne s’intéressent jamais à moi.

J’en avais pourtant un mec normal. On a commencé à se voir en octobre 2006, dans une Festiva. Un gars moyen. Grandeur moyenne, bédaine moyenne, culture moyenne, amant moyen. C’était agréable. Il a toujours refusé d’être mon copain officiel. J’ai toujours pensé que c’était parce qu’il me trouvait trop ronde. Je me réconfortais dans le fait qu’un mec a bien beau refuser de m’appeller sa blonde, reste que quand il te présente à sa famille, installe sa brosse à dents à côté de la tienne et réquisitionne deux de tes tiroirs pour y mettre son linge, c’est clairement qu’il se passe quelque chose. On s’était même mis à parler de cohabitation. Il était chez mois trois soirs par semaine, alors aussi bien y vivre officiellement.

Il y avait pourtant un signe clair – il n’arrivait jamais à bien dormir dans mon lit. À l’aube, il se réveillait avec des maux de dos et le besoin de se lever et de s’étirer en raison de son inhabilité à dormir dans mon lit. Si ça ce n’était pas un signe de Dieu, je ne sais pas ce que c’était.

Je l’aimais ce mec. Et quoi qu’il en dise ou en fait quoi qu’il n’en dise pas pour être plus précise, il m’aimait aussi. Toute ma vie, je douterai que si j’avais eu 30 ou 40 lbs de moins, j’aurais pu être sa copine officielle et qui sait, sa femme peut-être. J’aurais même pu devenir la mère de ses enfants, qui sait. Je serais devenue une femme moyenne, une épouse moyenne, une mère moyenne, habitant une maison moyenne avec une vie moyenne. Confortable somme toute mais sans plus. Auto-boulot-dodo. Mais ça n’arrivera pas, pas avec lui en tout cas.

C’était dimanche passé, il y a deux semaines, on avait passé la journée de samedi ensemble à la campagne. La soirée avait été agréable et il m’avait totalement surpris et déboussoler en sortant complètement de sa normalitude moyenne pour fermer les lumières, créer un chemin de chandelles de la cuisine jusqu’au salon où il m’attendait sur un lit constitué d’immenses coussins éclairées par les flammes douces.

Pour la première fois de notre relation d’un an et demi, nous avons fait l’amour plutôt que de baiser. Nous avons fait l’amour en silence, sans un bruit. J’ai beaucoup pleuré. En fait, à chaque fois qu’il fermait les yeux, à chaque moment où il ne regardait pas, je pleurais.

Parce que je veux tellement être aimée. Je voulais que ça soit clair. Je voulais que cet homme m’aime publiquement et qu’il me le dise. Je voulais entendre ces mots magiques sortir de sa bouche. Encore plus, je voulais pouvoir lui dire ouvertement que je l’aime sans provoquer une crise diplomatique. “Je t’aime”, glissé au creux du cou pendant que mon corps est contre le tiens. C’est tout.

Nous sommes restés lové un bon moment l’un contre l’autre sur le divan. Dans le silence le plus complet. Les larmes coulaient abondamment sur mon visage. Pourquoi j’ai peur de lui dire que je l’aime? Je t’aime bordel. Tu le sais pourtant, je veux simplement te le dire, pourquoi est-ce si compliqué? Je t’aime, c’est tout, je n’y peux rien.

J’ai attendu qu’il s’endorme comme il faut et je suis allée me coucher dans mon lit en espérant secrètement que sa nuit sur mon divan-lit viendrait à bout de la malédiction qui l’empêchait de bien dormir dans mon lit.

Il s’est réveillé à l’aube et a migré jusque dans mon lit avant de se rendormir à mes côtés. Au réveil, malheureusement, j’ai été forcé de constater qu’il avait toujours mal au dos et avait encore mal dormi. La malédiction tenait toujours. Les signes étaient toujours là.

On a fait la grâce matinée et on est allé bruncher avant qu’il ne reparte chez lui.

C’est ce soir-là que mon coeur s’est arrêté encore une fois. En ligne, sur ma messagerie instantannée :

-Salut

-Salut

-Ça va?

-Ouep. Toi?

-Ouan. J’espère que tu vas pas vouloir me castrer mais faut que je te le dise, j’ai rencontré une fille vendredi et pis ça a vraiment cliqué, ça a été vraiment incroyable. Elle sait tout sur moi, je lui ai tout dit, sauf pour toi, évidemment héhé. Mais ça nous a tout pris pour ne pas nous sauter dessus, ouf…

-ok

-Facque tsé,  je voulais te le dire pour que ça soit clair.

-Comment elle peut tout connaître de toi si tu l’as vu une fois?

-Ben on s’est parlé de 19h30 à 4h du matin!!!

-Ah ok. Ben. Ok. Bonne chance. Je te souhaite tout le meilleur. T’as des affaires ici. Tu viendras les chercher svp.

J’étais cassée.  Je voulais que le plancher s’ouvre sous mes pieds et m’aspire dans un grand trou noir qui me ferait complètement perdre la mémoire. Pour enfin oublier le poids et la douleur qui accompagnent l’échec et la déception. Devant l’absence d’un trou noir dans lequel sauter, je me suis versé le plus généreux verre de Chartreuse de ma vie. Le chien s’est collé, la tête couchée sur mes cuisses. Même lui sentait bien ma douleur à travers sa fourrure. Ce n’était pas comme une claque dans la face, c’était comme une chute libre sans parachute,  sans fin et sans rien pour arrêter  la souffrance.

Un ami a eu pitié de moi et m’a traîné de force à l’extérieur de l’appartement pour me  changer les idées. N’importe quoi pour voir d’autres gens, faire d’autre chose et occuper mon esprit autrement.

Le problème, c’est que les fractures s’accumulent et chaque blessure additionnelle rend la guérison plus longue et plus difficile. Chaque homme qui me brise rend la tâche pour compliquée aux autres hommes qui suivront et voudraient, par folie, entreprendre la tâche insensée de m’aimer. Chaque homme qui me blesse creuse le fossé qui m’éloignera encore davantages des hommes qui pourraient m’aimer.