C’était le 27 mars, en 1990 ou en 1991, ma mémoire commence déjà à me faire défaut. Peut-être est-ce aussi un blocage volontaire, une façon insconciente pour mon cerveau de tenter d’oublier. On s’était rencontré par hasard, presque par erreur en fait. Il n’était pourtant pas particulièrement beau ou quoi que ce soit mais pour une raison étrange, il m’a attiré. On s’est vu quelques fois et puis on a passé des nuits entières au téléphone, dans mon cas, cachée derrière le sofa du salon à chuchoter ou même à ne rien dire.
J’avais 13 ou 14 printemps à peine et il était mon premier amour. Je me souviens encore de notre premier baiser. Mon premier baiser. Il était doux comme un agneau et plus attentionné qu’une mère. Nous avons passé une bonne partie de notre premier été à se rouler dans les coins reculés des parcs, assis à côté de nos vélos dans les fleurs. À parler de tout mais surtout, à partager des silences.
J’aimais nos silences. Il est, encore aujourd’hui, le seul homme avec qui j’ai été si heureuse en silence. Nous adorions tout simplement être bien, ensemble, en silence, main dans la main. Si ça, ce n’est pas l’amour, vraiment, je ne sais pas ce que c’est.
Il était artiste. Peintre, dessinateur, sculpteur. J’étais sa muse. L’air de rien, nous filions le bonheur parfait. On était jeune, vivait dans un appartement miteux et n’avions absolument rien à manger mais nous étions heureux. Heureux d’être là, ensemble, pour observer en silence le coucher du soleil, tout simplement. Notre bonheur résidait en la possibilité de s’endormir l’un contre l’autre, dans un futon une place un peu trop vieux pour être confortable.
Il m’observait dormir et m’a un jour dessiné au fusin pendant que j’étais dans les bras de Morphée. Je me suis tranquillement réveillée, au son du fusin sur le papier et je l’ai vu, lui, assis dans le fauteuil, en train de m’observer. Il était beau.
Les années passaient et nous vieillissions tous les deux, un à côté de l’autre, au fil de nos silences toujours autant remplis. Nous affrontions la vie ensemble, main dans la main. J’étais toujours sa muse, il était toujours mon roc, mon ancrage au milieu de ma vie tumultueuse.
Et puis j’ai été conne. C’était en août 1997. C’était un mec sans importance, un mec qui je connaissais depuis des lunes. C’était un con. On n’a passé une bonne heure dans la voiture, entourée de buée qui obscurait les vitres et nous enfermait dans notre bulle. On s’est embrassé puis on est allé chez lui.
Je lui ai tout dit. Je l’aimais trop pour ne pas faire autrement et nos silences si purs étaient maintenant pollués de mon esprit traître alors je devais lui dire. Il a pleuré toutes les larmes de son corps. Il est reparti dans la nuit, sans dire un mot, en me laissant tout ses poèmes et ses croquis. Des poèmes dont j’étais souvent la muse. La muse déchue. La traître.
Mais il m’aimait tellement et notre amour était aussi solide que nos silences alors il est revenu. On s’est aimé à nouveau. Pendant plusieurs mois, plus d’un an même, nos silences ont repris le dessus. Nous étions bien ensemble. Et puis c’était en décembre. Une soirée imprévue avec l’imbécile qui allait devenir mon mari et qui me tromperait avec toute la ville. Un sacré retour de situation si on y pense. La vie règle toujours ses comptes. Il ne faut jamais en douter.
Je l’ai laissé. Je lui ai brisé le coeur pour de bon. Je l’ai laissé la poitrine ouverte et le coeur en lambeaux. Tellement que même aujourd’hui, dix ans plus tard, sa blessure est si intense qu’il m’en veut toujours. Il s’est même enfuit refaire sa vie à plus de 4 000 kilomètres d’ici. Je le comprends bien remarquez. Cet homme était le plus tendre qui soit et j’ai brisé sa confiance. J’ai passé outre nos silences pour faire la chose la plus conne qui soit - briser son coeur, celui qu’il m’avait donné. Et deux fois plutôt qu’une en plus.
Je n’ai plus jamais bien dormi de ma vie. Parce que ce soir-là, il est parti avec un petit morceau de mon âme. La partie qui permet de dormir sur ses deux oreilles, en sachant que quelqu’un veille sur nous. Il est aussi parti avec le silence. Il m’a enlevé mon silence. Aujourd’hui, je ne dors pas bien parce qu’il y a du bruit. Le bruit de mes doutes, le bruit de mon coeur, le bruit de mes insécurités, mais surtout, le bruit de son absence.
Un jour en fouillant dans mes trucs, j’ai retrouvé ses croquis, ses peintures et surtout, ce fameux dessin au fusin que j’avais oublié. Ce dessin de moi, en train de dormir à poings fermés. Je l’ai encadré ce dessin. Je l’ai mis sur ma table de chevet, en espérant qu’il me redonnerait le sommeil. Il m’a apaissé, c’est vrai, mais encore à ce jour, je cherche le sommeil que j’ai perdu depuis que j’ai perdu l’amour. Depuis que le bruit de son absence m’empêche de dormir la nuit.
Avec les années, je réalise que j’avais l’amour. L’amour et ses silences magiques. Et que j’ai tout fait fouarrer. Si je vieillie sans jamais recroiser le grand amour, je pourrais toujours me consoler que je l’ai connue au moins une fois et que j’aurai partagé mes silences pendant plus de 8 ans. 8 années à dormir comme un ange. Presque 3000 nuits de sommeil d’or, c’est quand même pas mal dans une vie.
Et à toutes les nuits du reste de ma vie, ce dessin au fusin qui me rappelle toujours que l’amour, le vrai, est fait de silences et de sommeil. À avec chaque année qui passe, le bruit de son absence s’accentue encore davantage.

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