On s’était donné rendez-vous à Paris, sur le parvis de Notre-Dame en fait. Un dimanche matin, juste à l’heure de la messe en plus. Malgré une journée fraîche de la fin décembre, le soleil veillait sur les piétons et offrait une chaleur réconfortante. J’étais là, assise avec mon immense sac à dos de voyage, petit drapeau canadien inclut et ma caméra dans les mains. Je profitais des pigeons qui offraient un spectacle gratuit pour le moins digne de quelques clichés. Si seulement ils pouvaient décider d’attaquer sauvagement et à mort un touriste, ça ferait vraiment des belles photos. J’étais prête.

C’était vraiment un acte de foi. Quelques courriels échangés. Je serai à Paris. J’y suis aussi, on pourrait se voir mais je n’aurai pas accès au web ni à mes courriels, donne-moi un point de rencontre et je tenterai d’y être. Un acte de foi à deux jours de Noël. Un miracle même peut-être…

Il était grand et maigre. Malgré la fin de sa vingtaine, il commençait déjà à avoir le crâne dégarni, ce qu’il tentait de cacher en sa rasant toute la tête. Ses yeux bleus compensaient pour l’absence de cheveux. J’étais jolie mais sans plus, quelques livres en trop mais je travaillais là-dessus. C’est d’ailleurs comme ça que nous nous sommes connus. Je m’étais abonnée au gym, il était entraîneur. Il me connaissait pour mes pantalons de gym gris-bleus et mes grands T-shirts qui finissaient toujours en sueur. Je le connaissais en bleu, toujours dans son habit d’entraîneur en toile bleue, au logo du gym en question. Je suivais ses conseils et ses exercices à la règle, il trouvait mon sourire charmant. Sans plus.

Puis il a quitté le nouveau continent sur lequel il avait immigré. Pas parce qu’il n’avait  pas aimé son expérience, bien au contraire. Il avait un emploi qu’il aimait, il se faisait tranquillement un réseau d’amis et découvrait les joies de l’hiver montréalais. Sauf qu’ils étaient venus à deux. Cette expédition de découverte du nouveau monde avait été une décision prise à deux et l’autre moitié, elle, n’aimait pas du tout ce qu’elle avait trouvé. Ou ce qu’elle n’avait jamais trouvé en fait. Alors après plusieurs mois, il l’a aimé plus que jamais et il a remballé ses trucs et a repris le chemin de la maison et de la mère (et belle-mère aussi) patrie. Entre sa copine et le nouveau continent, il avait choisi la copine.

Il ne voulait pas me dire qu’il s’en allait pour toujours. Après tout, je n’étais qu’une cliente, il ne me connaissait que depuis mois, quinze semaines à peine. Mais devant mon sourire ce vendredi matin de novembre, il décida de me le dire. Il quitte, il s’en va, c’était la dernière fois. C’était la première fois qu’il mentionnait sa copine.

Et puis ce courriel. Un courriel de rien du tout adressé à toute ma liste de contacts, dont lui. « Je serai à Paris, si vous y êtes, faites-moi signe qu’on aille prendre un café ». Le message attira son attention dans sa boîte courriel. Et puis ce moment de réflexion. Oublier définitivement la vie qu’il a abandonné sur le nouveau continent ? Tout dans un petit courriel de rien du tout. Un petit courriel pesant comme le nouveau continent qu’il avait quitté pour faire plaisir à sa moitié. Répondre ou effacer.

Ce dimanche matin, ma montre indiquait 11h34. Je me suis dit qu’il n’attraperait pas ses courriels à temps, que ce n’était pas grave du tout et que je pourrais en profiter pour faire de la photo un peu. Il n’avait pas accès à ses courriels et l’idée de téléphoner à sa copine pour lui demander de lui lire à distance ses courriels ne l’inspirait pas du tout. Surtout pas dans ce cas-ci. Devoir donner des explications sur une situation qui en soit n’existait pas et qu’il ne pouvait pas lui-même expliquer autrement que de dire qu’il s’agissait d’un sentiment instinctif, quelque chose qui vient du ventre, sans raison officielle.

Je ne me faisais pas d’idée mais je tenais quand même à tenter le destin. Parce que qui ne tente rien n’a rien. En ce dimanche matin de veille de Noël, le soleil réchauffait Paris et seul l’immense arbre de Noël devant la mythique résidence de Quasimodo ne laissait transparaître l’esprit des fêtes. Le parvis de Notre-Dame était remplis de touristes et les pigeons jouaient les grandes stars devant les touristes-paparazzis. J’étais assise au soleil, les yeux fermés pour bien ressentir le moment, pour bien réaliser que j’étais à Paris, le 23 décembre, sur le parvis de Notre-Dame, seule au monde parmi tous les quidams. Soudainement, deux mains sur mon cou qui profitait du soleil. « Bonjour la petite ». Cette voix. Cette voix et cet accent si doux.

À ma grande surprise, je me retourne et découvre un homme. Grand, maigre, cheveux courts et yeux bleus intéressés et sincères. C’était un homme qui se dressait devant moi. Jeans ajustés, chemise repassée qui laissait entrevoir de façon nonchalante la forme d’un corps en forme et musclé. Il était beau comme je ne l’avais jamais vu. J’avais l’air d’une enfant le premier jour d’école, avec un sac à dos beaucoup trop gros, qui semblait menacer de me renverser au premier coup de vent.

Nous avons beaucoup sourit. Nous avons sourit sur le banc au soleil, nous avons sourit au café en mangeant un jambon beurre et des pains au chocolat. Nous avons sourit en se parlant. Puis nous avons simplement arrêté de se parler. Il n’y avait rien à dire vraiment. Il savait, je comprenais, nous étions d’accord. Sans plus et sans rien à dire. J’ai suivi ses yeux à travers les petites rues tortueuses de St-Germain, main dans la main. Il a finalement arrêté de résister à son envie de se donner à ce nouveau continent qu’il venait pourtant d’abandonner. J’étais pour lui cette nouvelle vie à laquelle il avait renoncé quelques semaines plus tôt. Une conquête personnelle, une victoire sur sa vie actuelle, la chance unique de se réinventer une vie, le temps d’une après-midi à Paris. Se donner l’impression de ce qu’aurait été sa vie s’il avait fait l’autre choix. S’il avait abandonné sa moitié pour plutôt choisir le nouveau continent qu’il aimait pourtant bien et que, à chaque fois que mes yeux croisaient ses yeux, il regrettait encore un peu plus d’avoir quitté.

J’aurai été pour lui un continent, une vie parallèle qu’il n’aura jamais choisi mais qui aurait pu être. En fait, nous avons été, le temps d’un 23 décembre ensoleillé à Paris, la vie qu’il n’a pas choisie et qu’il regrettera toute sa vie. Un peu comme un souhait de Noël, comme si Notre-Dame lui avait offert la chance de goûter à la vie qu’il s’est lui-même refusé.

C’était lors d’un événement public hier soir, le mec qui m’a flushé via MSN il y a 5 semaines était  là avec sa copine.

Il a téléphoné à un ami que nous avons en commun samedi soir. Au téléphone, il a entendu ma voix et les voix de d’autres personnes qu’il connaissait en arrière-plan. L’ami me l’a passé. Je lui  ai dit au téléphone qu’on se faisait un souper entre amiset que la vie était belle. Qu’on ferait peut-être quelque chose après, plus tard, mais qu’on ne savait pas trop et qu’on finirait la bouffe et tout  mais  qu’éventuellement on lui téléphonerait.

Trente minutes plus tard, il appelait à nouveau et on lui disait que nous étions toujours en train de manger. Après tout, c’est samedi soir, on n’est pas pressé, Magnana, Magnana. On prend notre temps, nous sommes en agréable compagnie après tout. Il était déjà rendu sur place, là où on avait parlé de peut-être se rencontrer plus tard, et il nous attendait. On se calme.

Quarante-cinq minutes plus tard, toujours le téléphone qui sonne. “vous en venez-vous?” demande-t-il. Toujours en train de manger,on n’est pas pressé. Dans une heure trente, deux heures peut-être… On verra. “Ben nous autres, on est tanné, on s’en va”. Ok. Bye bye. De toute façon, il n’était pas du tout prévu qu’on l’inclut dans nos plans au départ…

C’était lors d’un événement public hier soir. Il me lance “pourquoi vous ne m’avez pas invité samedi?”. Silence pendant que je me retiens de lui débouler les 12 millions de raisons qui défilent dans ma tête, sur fond d’image mentale de ma bouche qui s’ouvre et de pleins de couleuvres qui en sorte.

-Pourquoi tu m’invites pas à chaque fois que tu fais de quoi, toi? Pourquoi tu ne m’apelles pas à chaque fois que tu faire quelque chose? Bien c’est la même chose…

-Oui mais là, tu faisais un souper

-Non, j’ai été invité chez un ami pour un souper qu’il a organisé et j’y suis allée. C’est tout et Antoine était aussi invité, c’est tout. J’entends encore parler du party de fête à Carl où je t’ai amené même si tu n’étais pas invité et sa blonde est  encore fâchée, elle ne me parle plus…

-Mais là, ce n’est pas pareil

-De toute façon, la dernière fois que je t’ai invité quelque part, tu m’as répondu “je travaille de 8h30 à 20h30, je déménage pis j’ai une blonde facque… j’ai pas le temps” avant de disparaître drette là de ma liste MSN

-Ben là…

-Ben c’est ça…

Bref, ce n’est pas ça du tout que je voulais lui répondre. Ce que je voulais lui répondre, c’est… Parce qu’on n’est plus ensemble, parce que t’as même jamais dit à ta blonde qu’on a déjà été ensemble, que tu ne lui as jamais dit que tu m’as flushé pour elle, et justement, parce que tu m’as flushé par MSN, t’as même pas eu les couilles de le faire en personne, parce que j’ai une vie sans toi, parce que j’avais pas envie de te voir, parce que tu me tappes sur les nerds, parce que je veux pas voir ta blonde, parce que t’es con, parce que t’as pas de coeur, parce que t’es plate, parce que je veux tripper avec mes amis, parce que c’est MES amis et pas les tiens, parce que je suis bien quand t’es pas là, parce que ma vie est plus extraordinaire depuis que tu n’en fais plus partie, parce que je suis tannée de faire semblant qu’il ne s’est rien passé entre toi et moi pendant un an et demi, parce que tu m’as fait mal, parce que tu t’es foutu de ma gueule, parce que tu m’as menti, parce que tu as toujours refusé d’admettre que nous avons existé, même si tu me faisais l’amour quatre fois par semaine, parce que tu ne m’as jamais dit je t’aime et surtout, parce que ma vie est belle et que je suis vachement plus heureuse depuis que tu n’es plus là. Tu m’as fait réalisé à quel point mes amis sont extraordinaires et que tu n’en fait pas partie. Parce que mes amis sont tellement mieux que tout ce que nous n’avons jamais été.

Voilà.

Je ne peux pas dormir. Je ne peux pas dormir parce que tu m’obsèdes et que tu occupes toutes mes pensées. Alors que j’écris ces lignes, ton avion se pose sur Paris où le soleil se lève à l’horizon. Alors que j’écris ces lignes, repenses-tu à notre longue conversation d’hier soir, au coeur de la ville, au milieu de la nuit? Parce que moi, je ne peux pas me la sortir de la tête. Je repense à chaque minute. Chaque phrase. Chaque regard. Je repense à la couleur de ton iris. Je repense à ta bouche. À chaque mot que tu as prononcé. Je repense aussi à ton lit défait que j’ai vu du coin de l’oeil il y a plus d’une semaine déjà lors d’une petite soirée chez toi. Je repense à toi.

Je lis tes yeux, tu as dû le remarquer. Parce que moi j’ai remarqué que tu me laisses lire tes yeux depuis peu. Tu me laisses lire ton âme et partager tes ombres.  Tu me laisses  entrer dans tes pensée. Maintenant, laisse-moi entrer dans ton coeur.

Je veux encore plus de longues conversations qui n’en finissent pas. Je veux encore plus de rires et de sourires complices. Je veux encore plus de Chartreuse. En fait, je veux encore plus de toi.

J’ai bien lu dans tes yeux hier soir dans la nuit lorsque je t’ai offert de partager un taxi. J’ai lu dans tes yeux ce que mon coeur pensait – j’ai envie de toi.  Partager un taxi jusqu’à ta porte, ça aurait été s’exposer à une tentation qui ni toi ni moi aurions refuser hier soir avec nos têtes qui tournaient. Toi et moi on sait que tu m’aurais invité à monter. Que j’aurais accepté et que ce matin, c’est dans ton lit que je me serais réveillée. On s’en serait voulu, y’aurait eu un malaise. Ce n’est pas comme ça que ça doit se passer. Alors tu m’as mise dans un taxi et tu as refermé la porte et je suis partie vers chez moi, seule dans la ville qui dormait. Tu as pris un autre taxi vers chez toi. Je pensaot à toi et à ce qui aurait pu arriver mais qui n’arriverait pas parce que tu es un homme bon, un homme sensible et parce que tu sais lire mon âme et ses écueuils.

Alors que j’écris ces lignes, ton avion se pose sur Paris où le soleil vient de se lever à l’horizon. 10 jours avant ton retour. Repenses-tu à notre soirée d’hier? Penses-tu à nous? Parce que la prochaine fois, entre toi et moi, il n’y aura qu’un seul taxi pour nous deux. Une seule destination.

Je suis perdue. Je suis comme un casse-tête de 1 000 pièces, complètement défait en morceaux. Comme une vitre qui a volé en éclats pour la ixième fois. Je suis mêlée. En fait, je suis néant. Je suis vide, ce vide comme un trou noir qui m’aspire moi-même vers un tourbillon grandissant au coeur de mon âme. Un truc agressif qui aspire toute l’énergie qui l’entoure et qui la fait disparaître pour toujours.

Il vient tout juste de repartir. Je l’ai raccompagnée jusqu’à la porte. Je ne rêvais qu’une chose, qu’il s’endorme à mes côtés parce que ce que je voulais plus que tout, ce soir, c’était de me réveiller à ses côtés demain matin. J’aurais voulu cacher ses bottes pour qu’il ne puisse pas s’en aller. J’aurais voulu brûler son manteau pour qu’il reste pour la nuit. J’aurais voulu mettre mes bras autour de lui pour le retenir. J’aurais voulu le serrer dans mes bras. J’aurais voulu tellement de choses de lui. J’aurais voulu avoir un quotidien, j’aurais voulu avoir une place dans son lit, j’aurais voulu mettre ma brosse à dents à côté de la sienne, j’aurais voulu qu’il me fasse à déjeuner comme le pâtissier dans Borderline. J’aurais voulu en fait tout simplement. J’aurais voulu l’avoir pour moi toute seule pour le restant de l’éternité qui de toute évidence, aurait même été trop courte pour que je puisse l’aimer à sa pleine mesure. Surtout, plus que tout, j’aurais voulu l’aimer.

Pourquoi ceux que j’aime ne m’aime pas? Pourquoi mon coeur semble comdamné à n’être qu’un tas de petits morceaux qui ne s’emboîtent jamais. Peut-être est-ce parce qu’à chaque fois qu’un homme le fracasse, les morceaux sont de plus en plus petits et donc que chaque cassure complique de façon exponentielle la tâche de reconstruction qui suit.

C’est toujours les choses les plus simples qui sont les plus impossibles. Tout ce que je veux c’est aimer et être aimée. C’est tout. Je veux juste être aimée. C’est tout.

Il vient tout juste de repartir. Avec ses yeux bleus plus clair que le ciel. Je ne sais pas s’il ne reviendra jamais. Fort probablement pas. Je garderai ses yeux bleus en mon âme pour le restant de ma vie, et ses baisers magnifiques aussi. Cet homme était parfait. Il était parfait pour moi mais voilà, il ne m’aimait pas.

C’était un peu surréaliste. Et pas prévu du tout mais pas du tout. On ne s’était jamais rencontré. On n’avait qu’échangé nos courriels il y a une semaine et puis on s’est ajouté à nos listes MSN respectives. Puis ça n’en finissait plus, on échangeait jusqu’à tard dans la nuit. Comme si on était des ados, incapables d’arrêter.

Et puis mardi le printemps est arrivé sur la ville. J’avais donc envie d’en profiter pour voir la ville se réveiller et sortir de son hibernation. J’avais aussi envie de stimuler mon cerveau. J’avais envie d’être assise sur un toit avec un mec et d’avoir une grande conversation sur tout et sur rien, une conversation où on réinvente le monde sous le ciel étoilé et à la lumière des gratte-ciels qui nous enveloppent.

Il s’est offert. Juste comme ça. On ne s’était jamais vu et pourtant, il était prêt à monter sur les toits de la ville avec moi. On ne s’était pas rencontré encore qu’il me faisait confiance et qu’il était prêt à me suivre jusqu’au bout du toit à défaut du bout du monde.

Le lendemain, on se donnait rendez-vous pour que je l’amène sur les toits. Il était 20h lorsqu’il m’a rejoint. Il faisait noir et froid.

Ses yeux. Ses superbes yeux bleus perçants. Bleue comme la Méditérannée par une journée ensoleillée d’été. Quels beaux yeux. Cet homme est parfait ai-je pensé.

La montée vers le toit fut périlleuse pour lui. Je l’ai senti, il a douté plusieurs fois. Il a songé à rebrousser chemin, je l’ai entendu dans son souffle. Mais malgré tout, il m’a suivi, il s’est laissé guidé. Il m’a fait confiance même s’il ne me connaissait pas. Et sa vulnérabilité, ses doutes, m’ont totalement charmé. J’ai craqué.

Une fois arrivé sur le toit, on s’est assis tranquille pour admirer la vue quelques minutes. Puis devant le froid de la nuit, nous avons décider de s’installer à l’intérieur, à l’abri du vent mais assez proche de la porte pour profiter au moins minimalement de la vue. J’ai allumé quelques chandelles à la fois pour nous garder au chaud et pour nous éclairer. J’ai sorti de mon sac une bouteille de vin et deux coupes. Il a sorti une grosse Toblerone. Et puis on a parlé. On a discuté, on a rit aussi. Nos regards se sont croisés de plus en plus. Quels beaux yeux bleus. Il est charmant. Cet homme est vraiment parfait me suis-je répété.

Puis, au fil des rires, au fil des regards, nos mains se sont frôlées. Puis nos doigts se sont enlacés. Nos corps se sont rapprochés.

C’était comme si le temps s’était arrêté. Collé l’un sur l’autre dans la nuit froide, à la lueuru de quelques chandelles. On ne voulait plus arrêter. On voulait simplement rester là, collé. À s’embrasser. Plus de demain, juste un maintenant. Uniquement un maintenant. Ensemble. Ça nous a pris plusieurs efforts pour nous convaincre de se décrocher des bras de l’autre.

Lentement, on est redescendu sur le plancher des vaches pour y découvrir une ville endormie. J’ai pris mon cellulaire pour voir l’heure. Il indiquait 2h36 du matin.

On a donc attrapé un taxi vers nos appartements respectifs.

Et tout au long du trajet, on affichaittous les deux de grands sourires niais. On se regardait avec des étoiles dans les yeux en secouant la tête d’incrédulité devant cette soirée extraordinaire sortie de nul part. Le temps a filésans qu’on ne le voit. Il s’est produit quelque chose sans qu’on sache trop quoi. Un petit moment de magie qui ni lui ni moi n’attendions ou n’avions prévu. On secouait nos têtes en disant “wow, hé ben…”. Avec sur nos visages les étoiles qu’on venait de décrocher du ciel et de grands sourires niais. Le sourire des amoureux qui se sont finalement trouvé après toutes ces années et que rien ne peut plus déstabiliser car ils ont l’autre et ils savent que peu importe ce que la vie leur réserve, ils auront toujours une épaule au creux de laquelle aller se réfugier.

C’était le 27 mars, en 1990 ou en 1991, ma mémoire commence déjà à me faire défaut. Peut-être est-ce aussi un blocage volontaire, une façon insconciente pour mon cerveau de tenter d’oublier. On s’était rencontré par hasard, presque par erreur en fait. Il n’était pourtant pas particulièrement beau ou quoi que ce soit mais pour une raison étrange, il m’a attiré. On s’est vu quelques fois et puis on a passé des nuits entières au téléphone, dans mon cas, cachée derrière le sofa du salon à chuchoter ou même à ne rien dire.

J’avais 13 ou 14 printemps à peine et il était mon premier amour. Je me souviens encore de notre premier baiser. Mon premier baiser. Il était doux comme un agneau et plus attentionné qu’une mère. Nous avons passé une bonne partie de notre premier été à se rouler dans les coins reculés des parcs, assis à côté de nos vélos dans les fleurs. À parler de tout mais surtout, à partager des silences.

J’aimais nos silences. Il est, encore aujourd’hui, le seul homme avec qui j’ai été si heureuse en silence. Nous adorions tout simplement être bien, ensemble, en silence, main dans la main. Si ça, ce n’est pas l’amour, vraiment, je ne sais pas ce que c’est.

Il  était artiste. Peintre, dessinateur, sculpteur. J’étais sa muse.  L’air de rien, nous filions le bonheur parfait. On était jeune, vivait dans un appartement miteux et n’avions absolument rien à manger mais nous étions heureux. Heureux d’être là, ensemble, pour observer en silence le coucher du soleil, tout simplement. Notre bonheur résidait en la possibilité de s’endormir l’un contre l’autre, dans un futon une place un peu trop vieux pour être confortable.

Il m’observait dormir et m’a un jour dessiné au fusin pendant que j’étais dans les bras de Morphée. Je me suis tranquillement réveillée, au son du fusin sur le papier et je l’ai vu, lui, assis dans le fauteuil, en train de m’observer. Il était beau.

Les années passaient et nous vieillissions tous les deux, un à côté de l’autre, au fil de nos silences toujours autant remplis. Nous affrontions la vie ensemble, main dans la main. J’étais toujours sa muse, il était toujours mon roc, mon ancrage au milieu de ma vie tumultueuse.

Et puis j’ai été conne. C’était en août 1997. C’était un mec sans importance, un mec qui je connaissais depuis des lunes. C’était un con. On n’a passé une bonne heure dans la voiture,  entourée de buée qui obscurait les vitres et nous enfermait dans notre bulle. On s’est embrassé puis on est allé chez lui.

Je lui ai tout dit. Je l’aimais trop pour ne pas faire autrement et nos silences si purs étaient maintenant pollués de mon esprit traître alors je devais lui dire. Il a pleuré toutes les larmes de son corps. Il est reparti dans la nuit, sans dire un mot, en me laissant tout ses poèmes et ses croquis. Des poèmes dont j’étais souvent la muse.  La muse déchue. La traître.

Mais il m’aimait tellement et notre amour était aussi solide que nos silences alors il est revenu. On s’est aimé à nouveau.  Pendant plusieurs mois, plus d’un an même, nos silences ont repris le dessus. Nous étions bien ensemble. Et puis c’était en décembre. Une soirée imprévue avec l’imbécile qui allait devenir mon mari et qui me tromperait avec toute la ville. Un sacré retour de situation si on y pense. La vie règle toujours ses comptes. Il ne faut jamais en douter.
Je l’ai laissé. Je lui ai brisé le coeur pour de bon. Je l’ai laissé la poitrine ouverte et le coeur en lambeaux. Tellement que même aujourd’hui, dix ans plus tard, sa blessure est si intense qu’il m’en veut toujours. Il s’est même enfuit refaire sa vie à plus de 4 000 kilomètres d’ici. Je le comprends bien remarquez. Cet homme était le plus tendre qui soit et j’ai brisé sa confiance. J’ai passé outre nos silences pour faire la chose la plus conne qui soit – briser son coeur, celui qu’il m’avait donné. Et deux fois plutôt qu’une en plus.
Je n’ai  plus jamais bien dormi de ma vie. Parce que ce soir-là, il est parti avec un petit morceau de mon âme. La partie qui permet de dormir sur ses deux oreilles, en sachant que quelqu’un veille sur nous. Il est aussi parti avec le silence. Il m’a enlevé mon silence. Aujourd’hui, je ne dors pas bien parce qu’il y a du bruit. Le bruit de mes doutes, le bruit de mon coeur, le bruit de mes insécurités, mais surtout, le bruit de son absence.

Un jour en fouillant dans mes trucs, j’ai retrouvé ses croquis, ses peintures et surtout, ce fameux dessin au fusin que j’avais oublié. Ce dessin de moi, en train de dormir à poings fermés. Je l’ai encadré ce dessin. Je l’ai mis sur ma table de chevet, en espérant qu’il me redonnerait le sommeil. Il m’a apaissé, c’est vrai, mais encore à ce jour, je cherche le sommeil que j’ai perdu depuis que j’ai perdu l’amour.  Depuis que le bruit de son absence m’empêche de dormir la nuit.

Avec les années, je réalise que j’avais l’amour. L’amour et ses silences magiques. Et que j’ai tout fait fouarrer. Si je vieillie sans jamais recroiser le grand amour, je pourrais toujours me consoler que je l’ai connue au moins une fois et que j’aurai partagé mes silences pendant plus de 8 ans. 8 années à dormir comme un ange. Presque 3000 nuits de sommeil d’or, c’est quand même pas mal dans une vie.

Et à toutes les nuits du reste de ma vie, ce dessin au fusin qui me rappelle toujours que l’amour, le vrai, est fait de silences et de sommeil. À avec chaque année qui passe, le bruit de son absence s’accentue encore davantage.

C’était mardi soir. Je t’ai sagement attendu à la galerie pendant près de deux longues heures. Mais aussitôt arrivé, ma soirée s’est transformée. J’avais envie d’être près de toi, envie de te parler, même de rien et de n’importe quoi, j’avais envie de te voir près de moi. J’avais surtout envie te de sourire et de tenter de décoder tes regards pour percer ton âme. Je l’ai sentie cette connection silencieuse mardi soir.

Une attirance qui n’est pourtant qu’un jeu de regards, que des sourires à la fois de nervosité et d’assurance. Officiellement, je sais, tu as une copine. Officiellement, je sais, j’ai cet homme qui est l’âme de ma vie. Mais dans les faits, je ne crois pas à ton histoire et tu ne crois pas à la mienne.  Alors qui est-ce que l’on berne dans le fond?

Mardi soir, j’ai senti et ressenti tes sourires et tes silences à la galerie, au restaurant et même chez vous à la fin de la soirée. J’espérais tellement que tu m’offres une excuse pourtant. N’importe quelle excuse. Il était minuit 30 et les copains s’apprêtaient à quitter. Et moi secrètement, tout ce que j’attendais c’était que tu me tendes la main et que tu m’offre une excuse à la con pour abandonner les acolytes à leur départ et pour que je reste avec toi pour le reste de la nuit. N’importe quoi. Même la plus conne des excuses aurait fait l’affaire. Je voulais m’allonger à côté de toi et dormir à tes côtés. Je voulais embrasser chaque centimètre de ton corps, je voulais t’observer dans la pénombre et surtout, je voulais ouvrir les yeux au petit matin en sentant ton corps tout près du miens.

Et puis jeudi. Une soirée fantastique encore une fois. Toujours ce contact et cette tension surnoise  et silencieuse dans nos regards. Ces sourires à la fois révélateurs et cachetiers. Et ce café. Ce café unique digne d’un fantasme romantique encore  plus poussé sur les milles et une nuit. Toi et moi allongés sur tes coussins, éclairé par des chandelles feutrées et devant nous un plateau de fruits. Même les milles et une nuits ne sont pas si sensuelles. Un petit moment qui passera à l’histoire pour ce sourire doux et nos silences. Nos silences qui pourtant parlent tant. Des silences remplis à rabord de sous-entendus et surtout de désirs. Des silences qui parlent plus que toutes les paroles du monde réunies. Des silences pour pesants que les mots.

Et encore une fois, on se ramasse chez toi avec les copains. Et encore une fois, cette immanquable espoir que tu m’offres une excuse, n’importe laquelle, pour que je puisse abandonner les copains à leur départ et que je puisse rester avec toi. Ça peut être la pire excuse au monde, ça n’a pas d’importance. N’importe quoi pour rester avec toi et enfin mettre fin à cette force d’attraction silencieuse qui nous donne envie l’un de l’autre.

J’entends bien tous nos silences complices, nos sourires d’insécurité et tous ces gestes pourtant si simples qui prennent maintenant un sens différent. J’ai envie de ton lit. J’ai envie de m’y endormir tout contre toi. J’ai envie d’entendre tes respirations toute la nuit et de ne pas fermer l’oeil pour bien apprécier le moment et surtout, pour m’assurer que mon cerveau enregistre précisément chaque tout petit détail de notre première nuit. Je veux t’observer pendant des heures et veiller sur ton sommeil. Je veux être la première chose que tes yeux verront demain matin au réveil.

Dans le fond, qui est-ce qu’on leurre? Je sais bien, officiellement, tu as ta copine. Je sais bien, officiellement, je cours après l’homme de ma vie. Je sais bien tout ça. Mais tu es là, dans ton sofa et je suis là, juste à côté de toi. Et j’espère en mon âme que la troisième fois sera la bonne.

La prochaine fois, je ne veux pas partir. Je ne veux que d’une excuse pour pouvoir me réveiller. Je n’ai besoin que d’un signe pour prendre mon courage à deux mains et t’embrasser. Faire les premiers pas. Pour en finir avec tous ces silences et ces sourires, pour pouvoir enfin me réveiller avec toi demain matin.

Penser à lui. C’est tout ce que j’ai fait de la fin de semaine. Tout était prétexte à penser à lui. Le feu dans le foyer du salon me faisait rêver qu’il soit à mes côtés pour transformer le moment en soirée romantique. La bouffe décadente avec les amis m’amenait à me demander ce que les acolytes penseraient de lui, ce que lui, il répondrait aux grandes questions de cette discussion ou de celle-là. Et mon lit, mon grand lit double où je dormais seule et où à chaque seconde je rêvais de me retourner, d’ouvrir les yeux et de le trouver à mes côtés. J’avais envie d’aller marcher dans la neige avec lui. Envie de me perdre entre les conifères avec lui. J’avais envie de marcher dans la brume nocturne jusqu’au bout du monde en autant qu’il me tienne la main. Je voulais partager une bouteille de vin avec lui, au pied du foyer, en réinventant le monde.

Je dois apprendre à aimer convenablement parce que pour l’instant, mon coeur se meurt à chaque fois de mes amours au singulier. C’est trop facile d’être en amour. C’est trop facile d’aimer. Mais ça me tue. Parce que je ne veux pas aimer. Je ne veux pas encore une fois être en amour avec quelqu’un. Je veux que nous nous aimions. Je veux que nous soyons en amour l’un avec l’autre. L’amour à sens unique est un danger mortel parce qu’il ne se pratique que dans des cul-de-sac et que forcément, on finira toujours par frapper un mur puisque personne ne sera là pour nous retenir.

Et puis en même temps, bordel, comment dire à un homme qu’on n’a rencontré que 3 fois dans sa vie qu’on pense, non, qu’on est convaincue, en notre âme et conscience, qu’on le sent en soi-même profondément qu’il est l’homme de notre vie. Comment lui dire qu’on n’a jamais rien ressenti de tel de toute notre vie et qu’on veut l’épouser, l’aimer et être la mère de ses enfants et son amante à jamais même si on ne l’a vu que trois fois?

Cher Beau,

Je t’écris cette lettre parce que ton absence me crève le coeur. Parce que je pense à toi à chaque moment et que chaque nuit passée loin de toi est une nuit perdue et gâchée. Cher beau, je passe mes soirées à surveiller ma liste MSN en priant le ciel que ton avatar passe au vert et que tu m’écrives quelque chose. Écris-moi, je t’en supplie c’est intenable.

Cher beau, je sais que ça ne fait que trois fois qu’on se voit. Je sais que c’est peu. Je sais que ce n’est rien en fait. Je sais bien qu’une grande déclaration solenelle est ridicule. Je sais bien que tu partiras en courant et que tu me bloqueras certainement de ta liste MSN. Je sais tout ça. Je connais les hommes assez pour connaître la destruction massive qu’une déclaration officielle peut causer. Un Hiroshima qui ne laissera que des coeurs en lambeaux. Je sais tout ça.

Mais beau, nous avons déjà perdu trop de temps. J’ai connu l’amour, le lent qui prend du temps, l’instantané, le profond sans rien dire, le faux et le laid aussi. Mais je ne t’avais jamais connu toi. Pour la première fois de ma vie, j’ai été frappée par la foudre. Pour la toute première fois, mon âme a tremblée. Ta présence rejoint directement mon âme. Tu as réveillé en moi un truc dont je ne soupçonnais même pas l’existence. Moi qui était morte depuis des années déjà. Moi dont l’âme n’était que cendres depuis si longtemps. Tes lèvres m’ont fait naître à nouveau, je suis née à nouveau. Tu m’as redonné vie et je respire comme si c’était la première fois.

Beau, je t’écris parce que je ne sais pas trop comment te le dire sans te faire peur. Je t’écris parce que tu es l’homme de ma vie. C’est mon âme qui me l’a dit après qu’elle se soit réveillée à cause de tes baisers. Moi qui n’a jamais voulu me marier, je ne rêve que de t’épouser. Moi qui n’a jamais voulu d’enfant, je ne rêve que de porter les tiens. Je veux abandonner ma vie pour qu’on puisse commencer la nôtre. Je veux te border tous les soirs pour le restant de ma vie. Moi qui a toujours voulu mourir jeune, je veux vieillir à tes côtés et rire avec toi en regardant nos petits-enfants. Je veux m’endormir sur tes genoux pendant ta main cajolle mes cheveux frisés. Je veux que tu sois la première chose sur laquelle mes yeux se posent le matin au réveil. Je veux poser ma tête sur ton épaule. Je veux sentir tes bras autour de mon cou.

Beau, tu es l’âme de ma vie, celle dont je n’ai jamais soupçonnée l’existence. Tu es ce qui n’arrive jamais. Tu es ce qui n’existe pas. Mais tout ce que je pensais n’était de toute évidence qu’une vulgaire erreur puisque tu es là, dans ma vie. Mon âme ne peut que se nourrir de ton âme. Tu as créé mon âme et maintenant elle te réclame. Tu es clairement l’âme de ma vie. Ce n’est pas un choix ou une décision que je peux prendre. C’est mon âme qui t’as choisie. Je n’y peux absolument rien.

Beau, je ne sais pas trop comment te le dire. À genou devant toi ou en te le chuchotant au creux de l’oreille mais le résultat est le même. Il n’y a pas d’autre solution, il n’y a pas d’autre option. Tu es ma vie, ma nouvelle vie. Tu es ce qui me permet d’être moi. Tu es à la fois mon énergie et ce que je suis. Mon âme t’appartient et tout ce que je veux, c’est prendre soin de ton âme à toi pour l’éternité.

T’embrasser tendrement le front toutes les nuits et te serrer dans mes bras tous les matins. Mon âme est dans tes mains et tout ce qu’elle veut, c’est que tu en prennes bien soin.

Beau, si je t’écris cette lettre maladroite et trop longue, c’est pour te demander de faire l’infaisable. De faire ce que tout ton être trouve impensable. Je te demande de m’aimer pour l’éternité, de t’occuper de mon âme et surtout, je te demande de me laisser t’aimer d’une façon qui n’est pas censée exister. Je te demande de fermer les yeux et de sauter dans le vide en me tenant la main.

Beau, mon âme est si certaine, si convaincue que tu es celui qui devait arriver. C’est comme un trou noir au coeur de ma poitrine, comme un pulsar qui m’aspire de l’intérieur. Et si la vie avait finalement une raison d’être après tout? Si nous devions arriver? Si malgré nos marées et nos naufrages, nos âmes ne pouvaient que se rencontrer un jour ou l’autre? De toute ma vie je n’ai jamais été aussi certaine de rien. Mais cette fois-ci, je le sais, je le sens, je le ressens. Ça m’empêche de dormir et j’ai de la misère à respirer.

Beau – mon âme t’appartiens. Elle s’est réveillée à tes baisers, elle ne vit que pour ton souffle.

Je sais que cette lettre ruinera sûrement tout. Je sais que comme tous les hommes, tu prendras sans doute tes jambes à ton cou devant un ouragan de mots d’amours si dangereux. Je sais bien qu’on ne se connait pas. Je sais tout ça.

Je sais tout ça et je t’aime.

Penser à toi. C’est tout ce que j’ai fait de la fin de semaine. Et là, une fin de semaine de quatre jours est à nos portes. Putain que c’est long quatre jours entiers à penser à toi… 345 600 secondes, 5760 heures. Putain que c’est long lorsque tu n’es pas là avec moi.

C’était l’affaire à faire. À chacun son époque. Mes parents, c’était le pot, le LSD et le brûlage de soutien-gorges. Mon époque à moi, c’est les expériences sexuelles diverses. Le sexe comme divertissement. Comme on va voir un spectacle, comme on écoute un film. Comme on se fait un souper entre amis dans le fond. Sauf que dans ce cas-ci, le buffet, la pièce de résistance, c’est les invités comme tels.

Je n’aime pas les femmes. Je ne les haïs pas non plus remarquez. Mais la nature m’a déjà avantageusement dotée d’une poitrine généreuse et d’une fantastique capacité multiorgasmique. Je ne vois tout simplement pas ce qu’une femme peut m’apporter de plus que je n’ai pas déjà. C’est tout. Bref, c’est juste que je ne sais pas quoi faire avec ça, une femme.

J’aime les hommes. J’adore les hommes. Les grands, les petits, les épilés, les poilus, je les adore. J’aime imaginer leur corps sous les vêtements, j’aime leur force, leurs épaules larges, leurs grandes mains fermes et rugueuses. J’aime découvrir leur corps, chaque recoin de leur poitrine, découvrir ce qui les rend uniques. Et bien sûr leurs fesses et leur sexe, bien sûr. Rien au monde ne me donne plus de satisfaction que la sensation de me sentir femme lorsque je vois que j’excite un homme au point de pouvoir le faire jouir. Aussi animal que cela puisse paraître, il s’agit pourtant pour moi de la plus fantastique vitamine pour booster ma confiance. En fait, ça me prouve que je suis toujours femme et surtout, ça me démontre que je suis toujours bien en vie.

Ça faisait plusieurs fois que cet homme m’invitait à des petites soirées coquines. Je n’avais jamais osé y aller. Pas que le sexe en groupe me rebutte mais probablement parce que j’avais peur d’être la plus moche, la plus grosse du groupe. Celle qui finit immanquablement toute seule, comme dans les tournois de ballon-chasseur à l’école primaire. Je craignais de ne pas savoir quoi faire je craignais de ne pas être à la hauteur. Je craignais aussi ma propre réaction en voyant mon amant jouir avec quelqu’un d’autre. Et si elle était mieux que moi. Et si il la préférait? Je suis possessive. Je l’ai toujours été mais au moins aujourd’hui je le sais et je l’assume. Je travaille là-dessus. Après avoir longtemps hésité et après avoir perdu mon amant, j’ai dit oui. Faut bien l’essayer une fois pour savoir qu’on n’aime pas ça, n’est-ce pas?

Je l’ai dit dès le départ, les femmes m’excitent autant que des roches. Alors combien y aura-t-il de gars présents? J’ai toujours pensé, moi qui n’y connait rien d’autre que ce que j’ai vu à Bleu Nuit, qu’une bonne partouze nécessite deux hommes pour chaque femme. Trois gars et trois filles m’a-t-on dit. bon, ok. C’est un minimum, me suis-je dit, qu’il y ait autant d’hommes que de femmes au moins. Grande déception une fois arrivée au point de rencontre, finalement ce sera un gars et trois filles. C’était pas exactement ce qu’on m’avait dit. Mais je suis là, alors aussi bien voir qu’est-ce que c’est au moins. Tous des gens de milieux divers et de backgrounds qui briseraient bien des préjugés sur le type de gens qui font des orgies de groupe. Un avocat en droit international, une professeure au secondaire et mère de famille, une secrétaire du milieu culturel et une politicienne.

Je m’étais toujours demandé comment ça commence une orgie. À go tout le monde à poil? Une partie de strip poker? En fait, une partouze commence exactement comme une baise à deux personnes. Ça commence avec des caresses et des baisers. Puis un chandail qui s’enlève ici. Puis un autre là. Et voilà. Sauf qu’au lieu d’y avoir deux personnes dans la salle, il y en a 6 ou 12 ou 20 ou n’importe quel nombre. Peu importe.

Je n’aime pas les femmes. Alors l’idée d’être trois avec un seul homme m’apparassait assez nulle finalement. C’est peut-être mental mais pour être excitée et stimulée, pour jouir et pour réellement prendre mon pied, j’ai besoin d’un homme. De sa chaleur, de sa sueur, de son corps. Je n’y peut rien. Les autres femmes peuvent bien me toucher et me caresser tant qu’elles le veulent. Je peux bien les caresser si ça les excite. Mais moi, caresser une femme me fait le même effet que caresser mon chien.

L’orgie va durer plus de quatre heures. Quatre heures parmis lesquelles, je n’ai pu caresser le sexe du seul gars présent qu’une vingtaine de minutes tout au plus. Il aura jouit trois fois avec la même fille. Pas avec moi. Pas d’orgasme. Pas de grand plaisir. Un bon film m’aurait plu tout autant. Un souper avec des amis aurait au moins eu le plaisir de m’exciter intellectuellement.

Je suis repartie de là avec une impression de coït interrompu et d’avoir perdu un samedi soir finalement. La soirée m’aura au moins permis de clarifier deux choses. Primo, la réalité est drôlement loin d’un film porno. Secundo, Je n’aime pas les femmes. Mon bonheur est un homme.

Je suis une femme réservée, gênée, difficile à apprivoiser même. Ça clique rarement avec les gars. En fait, ça clique rarement avec les gars qui m’intéressent. Parce qu’avec les autres, les gars mariés, les pervers, les alcooliques, ceux qui cherchent leur mère, les obsédés et les vieux boomers de 55 ans ainsi que ceux qui se décrivent comme des “grands amateurs de plein air” parce qu’ils ont un ski-doo ou comme des “grands voyageurs” parce qu’ils vont en Floride à chaque hiver, ces gars-là, eux, sont toujours très intéressés, évidemment.

Mais les mecs normaux, ceux qui sont ni superbement beaux, ni particulièrement laids, ceux qui ne vivent plus chez leurs parents, mais qui ne sont pas non plus de grandes stars internationales, ces gars normaux-là, ils ne s’intéressent jamais à moi.

J’en avais pourtant un mec normal. On a commencé à se voir en octobre 2006, dans une Festiva. Un gars moyen. Grandeur moyenne, bédaine moyenne, culture moyenne, amant moyen. C’était agréable. Il a toujours refusé d’être mon copain officiel. J’ai toujours pensé que c’était parce qu’il me trouvait trop ronde. Je me réconfortais dans le fait qu’un mec a bien beau refuser de m’appeller sa blonde, reste que quand il te présente à sa famille, installe sa brosse à dents à côté de la tienne et réquisitionne deux de tes tiroirs pour y mettre son linge, c’est clairement qu’il se passe quelque chose. On s’était même mis à parler de cohabitation. Il était chez mois trois soirs par semaine, alors aussi bien y vivre officiellement.

Il y avait pourtant un signe clair – il n’arrivait jamais à bien dormir dans mon lit. À l’aube, il se réveillait avec des maux de dos et le besoin de se lever et de s’étirer en raison de son inhabilité à dormir dans mon lit. Si ça ce n’était pas un signe de Dieu, je ne sais pas ce que c’était.

Je l’aimais ce mec. Et quoi qu’il en dise ou en fait quoi qu’il n’en dise pas pour être plus précise, il m’aimait aussi. Toute ma vie, je douterai que si j’avais eu 30 ou 40 lbs de moins, j’aurais pu être sa copine officielle et qui sait, sa femme peut-être. J’aurais même pu devenir la mère de ses enfants, qui sait. Je serais devenue une femme moyenne, une épouse moyenne, une mère moyenne, habitant une maison moyenne avec une vie moyenne. Confortable somme toute mais sans plus. Auto-boulot-dodo. Mais ça n’arrivera pas, pas avec lui en tout cas.

C’était dimanche passé, il y a deux semaines, on avait passé la journée de samedi ensemble à la campagne. La soirée avait été agréable et il m’avait totalement surpris et déboussoler en sortant complètement de sa normalitude moyenne pour fermer les lumières, créer un chemin de chandelles de la cuisine jusqu’au salon où il m’attendait sur un lit constitué d’immenses coussins éclairées par les flammes douces.

Pour la première fois de notre relation d’un an et demi, nous avons fait l’amour plutôt que de baiser. Nous avons fait l’amour en silence, sans un bruit. J’ai beaucoup pleuré. En fait, à chaque fois qu’il fermait les yeux, à chaque moment où il ne regardait pas, je pleurais.

Parce que je veux tellement être aimée. Je voulais que ça soit clair. Je voulais que cet homme m’aime publiquement et qu’il me le dise. Je voulais entendre ces mots magiques sortir de sa bouche. Encore plus, je voulais pouvoir lui dire ouvertement que je l’aime sans provoquer une crise diplomatique. “Je t’aime”, glissé au creux du cou pendant que mon corps est contre le tiens. C’est tout.

Nous sommes restés lové un bon moment l’un contre l’autre sur le divan. Dans le silence le plus complet. Les larmes coulaient abondamment sur mon visage. Pourquoi j’ai peur de lui dire que je l’aime? Je t’aime bordel. Tu le sais pourtant, je veux simplement te le dire, pourquoi est-ce si compliqué? Je t’aime, c’est tout, je n’y peux rien.

J’ai attendu qu’il s’endorme comme il faut et je suis allée me coucher dans mon lit en espérant secrètement que sa nuit sur mon divan-lit viendrait à bout de la malédiction qui l’empêchait de bien dormir dans mon lit.

Il s’est réveillé à l’aube et a migré jusque dans mon lit avant de se rendormir à mes côtés. Au réveil, malheureusement, j’ai été forcé de constater qu’il avait toujours mal au dos et avait encore mal dormi. La malédiction tenait toujours. Les signes étaient toujours là.

On a fait la grâce matinée et on est allé bruncher avant qu’il ne reparte chez lui.

C’est ce soir-là que mon coeur s’est arrêté encore une fois. En ligne, sur ma messagerie instantannée :

-Salut

-Salut

-Ça va?

-Ouep. Toi?

-Ouan. J’espère que tu vas pas vouloir me castrer mais faut que je te le dise, j’ai rencontré une fille vendredi et pis ça a vraiment cliqué, ça a été vraiment incroyable. Elle sait tout sur moi, je lui ai tout dit, sauf pour toi, évidemment héhé. Mais ça nous a tout pris pour ne pas nous sauter dessus, ouf…

-ok

-Facque tsé,  je voulais te le dire pour que ça soit clair.

-Comment elle peut tout connaître de toi si tu l’as vu une fois?

-Ben on s’est parlé de 19h30 à 4h du matin!!!

-Ah ok. Ben. Ok. Bonne chance. Je te souhaite tout le meilleur. T’as des affaires ici. Tu viendras les chercher svp.

J’étais cassée.  Je voulais que le plancher s’ouvre sous mes pieds et m’aspire dans un grand trou noir qui me ferait complètement perdre la mémoire. Pour enfin oublier le poids et la douleur qui accompagnent l’échec et la déception. Devant l’absence d’un trou noir dans lequel sauter, je me suis versé le plus généreux verre de Chartreuse de ma vie. Le chien s’est collé, la tête couchée sur mes cuisses. Même lui sentait bien ma douleur à travers sa fourrure. Ce n’était pas comme une claque dans la face, c’était comme une chute libre sans parachute,  sans fin et sans rien pour arrêter  la souffrance.

Un ami a eu pitié de moi et m’a traîné de force à l’extérieur de l’appartement pour me  changer les idées. N’importe quoi pour voir d’autres gens, faire d’autre chose et occuper mon esprit autrement.

Le problème, c’est que les fractures s’accumulent et chaque blessure additionnelle rend la guérison plus longue et plus difficile. Chaque homme qui me brise rend la tâche pour compliquée aux autres hommes qui suivront et voudraient, par folie, entreprendre la tâche insensée de m’aimer. Chaque homme qui me blesse creuse le fossé qui m’éloignera encore davantages des hommes qui pourraient m’aimer.