Penser à lui. C’est tout ce que j’ai fait de la fin de semaine. Tout était prétexte à penser à lui. Le feu dans le foyer du salon me faisait rêver qu’il soit à mes côtés pour transformer le moment en soirée romantique. La bouffe décadente avec les amis m’amenait à me demander ce que les acolytes penseraient de lui, ce que lui, il répondrait aux grandes questions de cette discussion ou de celle-là. Et mon lit, mon grand lit double où je dormais seule et où à chaque seconde je rêvais de me retourner, d’ouvrir les yeux et de le trouver à mes côtés. J’avais envie d’aller marcher dans la neige avec lui. Envie de me perdre entre les conifères avec lui. J’avais envie de marcher dans la brume nocturne jusqu’au bout du monde en autant qu’il me tienne la main. Je voulais partager une bouteille de vin avec lui, au pied du foyer, en réinventant le monde.

Je dois apprendre à aimer convenablement parce que pour l’instant, mon coeur se meurt à chaque fois de mes amours au singulier. C’est trop facile d’être en amour. C’est trop facile d’aimer. Mais ça me tue. Parce que je ne veux pas aimer. Je ne veux pas encore une fois être en amour avec quelqu’un. Je veux que nous nous aimions. Je veux que nous soyons en amour l’un avec l’autre. L’amour à sens unique est un danger mortel parce qu’il ne se pratique que dans des cul-de-sac et que forcément, on finira toujours par frapper un mur puisque personne ne sera là pour nous retenir.

Et puis en même temps, bordel, comment dire à un homme qu’on n’a rencontré que 3 fois dans sa vie qu’on pense, non, qu’on est convaincue, en notre âme et conscience, qu’on le sent en soi-même profondément qu’il est l’homme de notre vie. Comment lui dire qu’on n’a jamais rien ressenti de tel de toute notre vie et qu’on veut l’épouser, l’aimer et être la mère de ses enfants et son amante à jamais même si on ne l’a vu que trois fois?

Cher Beau,

Je t’écris cette lettre parce que ton absence me crève le coeur. Parce que je pense à toi à chaque moment et que chaque nuit passée loin de toi est une nuit perdue et gâchée. Cher beau, je passe mes soirées à surveiller ma liste MSN en priant le ciel que ton avatar passe au vert et que tu m’écrives quelque chose. Écris-moi, je t’en supplie c’est intenable.

Cher beau, je sais que ça ne fait que trois fois qu’on se voit. Je sais que c’est peu. Je sais que ce n’est rien en fait. Je sais bien qu’une grande déclaration solenelle est ridicule. Je sais bien que tu partiras en courant et que tu me bloqueras certainement de ta liste MSN. Je sais tout ça. Je connais les hommes assez pour connaître la destruction massive qu’une déclaration officielle peut causer. Un Hiroshima qui ne laissera que des coeurs en lambeaux. Je sais tout ça.

Mais beau, nous avons déjà perdu trop de temps. J’ai connu l’amour, le lent qui prend du temps, l’instantané, le profond sans rien dire, le faux et le laid aussi. Mais je ne t’avais jamais connu toi. Pour la première fois de ma vie, j’ai été frappée par la foudre. Pour la toute première fois, mon âme a tremblée. Ta présence rejoint directement mon âme. Tu as réveillé en moi un truc dont je ne soupçonnais même pas l’existence. Moi qui était morte depuis des années déjà. Moi dont l’âme n’était que cendres depuis si longtemps. Tes lèvres m’ont fait naître à nouveau, je suis née à nouveau. Tu m’as redonné vie et je respire comme si c’était la première fois.

Beau, je t’écris parce que je ne sais pas trop comment te le dire sans te faire peur. Je t’écris parce que tu es l’homme de ma vie. C’est mon âme qui me l’a dit après qu’elle se soit réveillée à cause de tes baisers. Moi qui n’a jamais voulu me marier, je ne rêve que de t’épouser. Moi qui n’a jamais voulu d’enfant, je ne rêve que de porter les tiens. Je veux abandonner ma vie pour qu’on puisse commencer la nôtre. Je veux te border tous les soirs pour le restant de ma vie. Moi qui a toujours voulu mourir jeune, je veux vieillir à tes côtés et rire avec toi en regardant nos petits-enfants. Je veux m’endormir sur tes genoux pendant ta main cajolle mes cheveux frisés. Je veux que tu sois la première chose sur laquelle mes yeux se posent le matin au réveil. Je veux poser ma tête sur ton épaule. Je veux sentir tes bras autour de mon cou.

Beau, tu es l’âme de ma vie, celle dont je n’ai jamais soupçonnée l’existence. Tu es ce qui n’arrive jamais. Tu es ce qui n’existe pas. Mais tout ce que je pensais n’était de toute évidence qu’une vulgaire erreur puisque tu es là, dans ma vie. Mon âme ne peut que se nourrir de ton âme. Tu as créé mon âme et maintenant elle te réclame. Tu es clairement l’âme de ma vie. Ce n’est pas un choix ou une décision que je peux prendre. C’est mon âme qui t’as choisie. Je n’y peux absolument rien.

Beau, je ne sais pas trop comment te le dire. À genou devant toi ou en te le chuchotant au creux de l’oreille mais le résultat est le même. Il n’y a pas d’autre solution, il n’y a pas d’autre option. Tu es ma vie, ma nouvelle vie. Tu es ce qui me permet d’être moi. Tu es à la fois mon énergie et ce que je suis. Mon âme t’appartient et tout ce que je veux, c’est prendre soin de ton âme à toi pour l’éternité.

T’embrasser tendrement le front toutes les nuits et te serrer dans mes bras tous les matins. Mon âme est dans tes mains et tout ce qu’elle veut, c’est que tu en prennes bien soin.

Beau, si je t’écris cette lettre maladroite et trop longue, c’est pour te demander de faire l’infaisable. De faire ce que tout ton être trouve impensable. Je te demande de m’aimer pour l’éternité, de t’occuper de mon âme et surtout, je te demande de me laisser t’aimer d’une façon qui n’est pas censée exister. Je te demande de fermer les yeux et de sauter dans le vide en me tenant la main.

Beau, mon âme est si certaine, si convaincue que tu es celui qui devait arriver. C’est comme un trou noir au coeur de ma poitrine, comme un pulsar qui m’aspire de l’intérieur. Et si la vie avait finalement une raison d’être après tout? Si nous devions arriver? Si malgré nos marées et nos naufrages, nos âmes ne pouvaient que se rencontrer un jour ou l’autre? De toute ma vie je n’ai jamais été aussi certaine de rien. Mais cette fois-ci, je le sais, je le sens, je le ressens. Ça m’empêche de dormir et j’ai de la misère à respirer.

Beau - mon âme t’appartiens. Elle s’est réveillée à tes baisers, elle ne vit que pour ton souffle.

Je sais que cette lettre ruinera sûrement tout. Je sais que comme tous les hommes, tu prendras sans doute tes jambes à ton cou devant un ouragan de mots d’amours si dangereux. Je sais bien qu’on ne se connait pas. Je sais tout ça.

Je sais tout ça et je t’aime.

Penser à toi. C’est tout ce que j’ai fait de la fin de semaine. Et là, une fin de semaine de quatre jours est à nos portes. Putain que c’est long quatre jours entiers à penser à toi… 345 600 secondes, 5760 heures. Putain que c’est long lorsque tu n’es pas là avec moi.

C’était l’affaire à faire. À chacun son époque. Mes parents, c’était le pot, le LSD et le brûlage de soutien-gorges. Mon époque à moi, c’est les expériences sexuelles diverses. Le sexe comme divertissement. Comme on va voir un spectacle, comme on écoute un film. Comme on se fait un souper entre amis dans le fond. Sauf que dans ce cas-ci, le buffet, la pièce de résistance, c’est les invités comme tels.

Je n’aime pas les femmes. Je ne les haïs pas non plus remarquez. Mais la nature m’a déjà avantageusement dotée d’une poitrine généreuse et d’une fantastique capacité multiorgasmique. Je ne vois tout simplement pas ce qu’une femme peut m’apporter de plus que je n’ai pas déjà. C’est tout. Bref, c’est juste que je ne sais pas quoi faire avec ça, une femme.

J’aime les hommes. J’adore les hommes. Les grands, les petits, les épilés, les poilus, je les adore. J’aime imaginer leur corps sous les vêtements, j’aime leur force, leurs épaules larges, leurs grandes mains fermes et rugueuses. J’aime découvrir leur corps, chaque recoin de leur poitrine, découvrir ce qui les rend uniques. Et bien sûr leurs fesses et leur sexe, bien sûr. Rien au monde ne me donne plus de satisfaction que la sensation de me sentir femme lorsque je vois que j’excite un homme au point de pouvoir le faire jouir. Aussi animal que cela puisse paraître, il s’agit pourtant pour moi de la plus fantastique vitamine pour booster ma confiance. En fait, ça me prouve que je suis toujours femme et surtout, ça me démontre que je suis toujours bien en vie.

Ça faisait plusieurs fois que cet homme m’invitait à des petites soirées coquines. Je n’avais jamais osé y aller. Pas que le sexe en groupe me rebutte mais probablement parce que j’avais peur d’être la plus moche, la plus grosse du groupe. Celle qui finit immanquablement toute seule, comme dans les tournois de ballon-chasseur à l’école primaire. Je craignais de ne pas savoir quoi faire je craignais de ne pas être à la hauteur. Je craignais aussi ma propre réaction en voyant mon amant jouir avec quelqu’un d’autre. Et si elle était mieux que moi. Et si il la préférait? Je suis possessive. Je l’ai toujours été mais au moins aujourd’hui je le sais et je l’assume. Je travaille là-dessus. Après avoir longtemps hésité et après avoir perdu mon amant, j’ai dit oui. Faut bien l’essayer une fois pour savoir qu’on n’aime pas ça, n’est-ce pas?

Je l’ai dit dès le départ, les femmes m’excitent autant que des roches. Alors combien y aura-t-il de gars présents? J’ai toujours pensé, moi qui n’y connait rien d’autre que ce que j’ai vu à Bleu Nuit, qu’une bonne partouze nécessite deux hommes pour chaque femme. Trois gars et trois filles m’a-t-on dit. bon, ok. C’est un minimum, me suis-je dit, qu’il y ait autant d’hommes que de femmes au moins. Grande déception une fois arrivée au point de rencontre, finalement ce sera un gars et trois filles. C’était pas exactement ce qu’on m’avait dit. Mais je suis là, alors aussi bien voir qu’est-ce que c’est au moins. Tous des gens de milieux divers et de backgrounds qui briseraient bien des préjugés sur le type de gens qui font des orgies de groupe. Un avocat en droit international, une professeure au secondaire et mère de famille, une secrétaire du milieu culturel et une politicienne.

Je m’étais toujours demandé comment ça commence une orgie. À go tout le monde à poil? Une partie de strip poker? En fait, une partouze commence exactement comme une baise à deux personnes. Ça commence avec des caresses et des baisers. Puis un chandail qui s’enlève ici. Puis un autre là. Et voilà. Sauf qu’au lieu d’y avoir deux personnes dans la salle, il y en a 6 ou 12 ou 20 ou n’importe quel nombre. Peu importe.

Je n’aime pas les femmes. Alors l’idée d’être trois avec un seul homme m’apparassait assez nulle finalement. C’est peut-être mental mais pour être excitée et stimulée, pour jouir et pour réellement prendre mon pied, j’ai besoin d’un homme. De sa chaleur, de sa sueur, de son corps. Je n’y peut rien. Les autres femmes peuvent bien me toucher et me caresser tant qu’elles le veulent. Je peux bien les caresser si ça les excite. Mais moi, caresser une femme me fait le même effet que caresser mon chien.

L’orgie va durer plus de quatre heures. Quatre heures parmis lesquelles, je n’ai pu caresser le sexe du seul gars présent qu’une vingtaine de minutes tout au plus. Il aura jouit trois fois avec la même fille. Pas avec moi. Pas d’orgasme. Pas de grand plaisir. Un bon film m’aurait plu tout autant. Un souper avec des amis aurait au moins eu le plaisir de m’exciter intellectuellement.

Je suis repartie de là avec une impression de coït interrompu et d’avoir perdu un samedi soir finalement. La soirée m’aura au moins permis de clarifier deux choses. Primo, la réalité est drôlement loin d’un film porno. Secundo, Je n’aime pas les femmes. Mon bonheur est un homme.

Je suis une femme réservée, gênée, difficile à apprivoiser même. Ça clique rarement avec les gars. En fait, ça clique rarement avec les gars qui m’intéressent. Parce qu’avec les autres, les gars mariés, les pervers, les alcooliques, ceux qui cherchent leur mère, les obsédés et les vieux boomers de 55 ans ainsi que ceux qui se décrivent comme des “grands amateurs de plein air” parce qu’ils ont un ski-doo ou comme des “grands voyageurs” parce qu’ils vont en Floride à chaque hiver, ces gars-là, eux, sont toujours très intéressés, évidemment.

Mais les mecs normaux, ceux qui sont ni superbement beaux, ni particulièrement laids, ceux qui ne vivent plus chez leurs parents, mais qui ne sont pas non plus de grandes stars internationales, ces gars normaux-là, ils ne s’intéressent jamais à moi.

J’en avais pourtant un mec normal. On a commencé à se voir en octobre 2006, dans une Festiva. Un gars moyen. Grandeur moyenne, bédaine moyenne, culture moyenne, amant moyen. C’était agréable. Il a toujours refusé d’être mon copain officiel. J’ai toujours pensé que c’était parce qu’il me trouvait trop ronde. Je me réconfortais dans le fait qu’un mec a bien beau refuser de m’appeller sa blonde, reste que quand il te présente à sa famille, installe sa brosse à dents à côté de la tienne et réquisitionne deux de tes tiroirs pour y mettre son linge, c’est clairement qu’il se passe quelque chose. On s’était même mis à parler de cohabitation. Il était chez mois trois soirs par semaine, alors aussi bien y vivre officiellement.

Il y avait pourtant un signe clair - il n’arrivait jamais à bien dormir dans mon lit. À l’aube, il se réveillait avec des maux de dos et le besoin de se lever et de s’étirer en raison de son inhabilité à dormir dans mon lit. Si ça ce n’était pas un signe de Dieu, je ne sais pas ce que c’était.

Je l’aimais ce mec. Et quoi qu’il en dise ou en fait quoi qu’il n’en dise pas pour être plus précise, il m’aimait aussi. Toute ma vie, je douterai que si j’avais eu 30 ou 40 lbs de moins, j’aurais pu être sa copine officielle et qui sait, sa femme peut-être. J’aurais même pu devenir la mère de ses enfants, qui sait. Je serais devenue une femme moyenne, une épouse moyenne, une mère moyenne, habitant une maison moyenne avec une vie moyenne. Confortable somme toute mais sans plus. Auto-boulot-dodo. Mais ça n’arrivera pas, pas avec lui en tout cas.

C’était dimanche passé, il y a deux semaines, on avait passé la journée de samedi ensemble à la campagne. La soirée avait été agréable et il m’avait totalement surpris et déboussoler en sortant complètement de sa normalitude moyenne pour fermer les lumières, créer un chemin de chandelles de la cuisine jusqu’au salon où il m’attendait sur un lit constitué d’immenses coussins éclairées par les flammes douces.

Pour la première fois de notre relation d’un an et demi, nous avons fait l’amour plutôt que de baiser. Nous avons fait l’amour en silence, sans un bruit. J’ai beaucoup pleuré. En fait, à chaque fois qu’il fermait les yeux, à chaque moment où il ne regardait pas, je pleurais.

Parce que je veux tellement être aimée. Je voulais que ça soit clair. Je voulais que cet homme m’aime publiquement et qu’il me le dise. Je voulais entendre ces mots magiques sortir de sa bouche. Encore plus, je voulais pouvoir lui dire ouvertement que je l’aime sans provoquer une crise diplomatique. “Je t’aime”, glissé au creux du cou pendant que mon corps est contre le tiens. C’est tout.

Nous sommes restés lové un bon moment l’un contre l’autre sur le divan. Dans le silence le plus complet. Les larmes coulaient abondamment sur mon visage. Pourquoi j’ai peur de lui dire que je l’aime? Je t’aime bordel. Tu le sais pourtant, je veux simplement te le dire, pourquoi est-ce si compliqué? Je t’aime, c’est tout, je n’y peux rien.

J’ai attendu qu’il s’endorme comme il faut et je suis allée me coucher dans mon lit en espérant secrètement que sa nuit sur mon divan-lit viendrait à bout de la malédiction qui l’empêchait de bien dormir dans mon lit.

Il s’est réveillé à l’aube et a migré jusque dans mon lit avant de se rendormir à mes côtés. Au réveil, malheureusement, j’ai été forcé de constater qu’il avait toujours mal au dos et avait encore mal dormi. La malédiction tenait toujours. Les signes étaient toujours là.

On a fait la grâce matinée et on est allé bruncher avant qu’il ne reparte chez lui.

C’est ce soir-là que mon coeur s’est arrêté encore une fois. En ligne, sur ma messagerie instantannée :

-Salut

-Salut

-Ça va?

-Ouep. Toi?

-Ouan. J’espère que tu vas pas vouloir me castrer mais faut que je te le dise, j’ai rencontré une fille vendredi et pis ça a vraiment cliqué, ça a été vraiment incroyable. Elle sait tout sur moi, je lui ai tout dit, sauf pour toi, évidemment héhé. Mais ça nous a tout pris pour ne pas nous sauter dessus, ouf…

-ok

-Facque tsé,  je voulais te le dire pour que ça soit clair.

-Comment elle peut tout connaître de toi si tu l’as vu une fois?

-Ben on s’est parlé de 19h30 à 4h du matin!!!

-Ah ok. Ben. Ok. Bonne chance. Je te souhaite tout le meilleur. T’as des affaires ici. Tu viendras les chercher svp.

J’étais cassée.  Je voulais que le plancher s’ouvre sous mes pieds et m’aspire dans un grand trou noir qui me ferait complètement perdre la mémoire. Pour enfin oublier le poids et la douleur qui accompagnent l’échec et la déception. Devant l’absence d’un trou noir dans lequel sauter, je me suis versé le plus généreux verre de Chartreuse de ma vie. Le chien s’est collé, la tête couchée sur mes cuisses. Même lui sentait bien ma douleur à travers sa fourrure. Ce n’était pas comme une claque dans la face, c’était comme une chute libre sans parachute,  sans fin et sans rien pour arrêter  la souffrance.

Un ami a eu pitié de moi et m’a traîné de force à l’extérieur de l’appartement pour me  changer les idées. N’importe quoi pour voir d’autres gens, faire d’autre chose et occuper mon esprit autrement.

Le problème, c’est que les fractures s’accumulent et chaque blessure additionnelle rend la guérison plus longue et plus difficile. Chaque homme qui me brise rend la tâche pour compliquée aux autres hommes qui suivront et voudraient, par folie, entreprendre la tâche insensée de m’aimer. Chaque homme qui me blesse creuse le fossé qui m’éloignera encore davantages des hommes qui pourraient m’aimer.

Ça ne devait pas arriver. C’était clair que ce n’était pas prévu du tout. Après tout, je ne fais jamais ça. JAMAIS.

Il a vu mon profil sur un site de rencontres et m’a envoyé un message. “Joli ton profil, j’aime ton sourire.” J’ai regardé son profil et il n’était ni particulièrement beau ni particulièrement laid. Je lui ai refilé mon adresse MSN. Déjà là, je ne fais jamais ça si rapidement. Parce que tout ce que ça donne quand je fais ça, c’est des gens que je dois bannir parce qu’ils sont obsédés, alcooliques, pervers ou je ne sais quoi. Mais je ne sais trop pour quoi, je lui ai donné une chance.

Deux heures plus tard, il m’ajoutait à sa liste MSN et on clavardait. Tiens donc, je connais quelqu’un qui connait quelqu’un qui te connait, ouais, le monde est petit. On jase un peu, les questions d’usage. Rien d’extraordinaire. Il était passé 22h. Il voulait qu’on se voit. J’ai refusé de sortir. Je ne vais certainement pas sortir un soir de semaine à cette pour rencontrer un mec que je ne connais pas et que je n’ai jamais vu. Je ne fais jamais ça. Jamais.

Il a offert de venir chez moi à la place. Jamais de gars chez moi, surtout pas de mecs que je ne connais pas, c’est une question de sécurité. Jamais. De toute façon, lui ai-je dit, je suis en pijama, j’ai les cheveux tout défait, je ne suis pas présentable. Pas ce soir, il est tard, c’est la semaine. De toute façon, on ne se connait pas, non, non, non.

Le pijama et le look broche-à-foin ne lui faisait pas peur. Même un pijama avec des dessins bizarres. Ouais mais j’ai des animaux en plus, l’appartement est un sacré foutoir. Non, vraiment, pas ce soir. Non. On ne se connait pas.

Le pijama, le look et même les animaux ne le dérangeaient pas. Bon. J’ai fini par faire ce que je n’ai jamais fait de ma vie. J’ai finir par lui dire de venir chez moi et je lui ai donné mon adresse et même mon numéro de téléphone. Mais pas mon nom, bizarrement. Jamais au grand jamais ce n’avait fait ça de ma vie. Après tout, même les manuels de gardiennage averti les plus basiques expliquent de ne pas donner son adresse et son numéro aux étrangers.

Il est arrivé et il était présentable. Il sentait bon même. Ça a cliqué. Il n’a pas fini son verre d’eau. Nous nous sommes collés et caressés. Il était tout ce que j’ai toujours rêvé d’avoir comme homme.

Sa présence était le résultat d’une longue suite de trucs que je ne fais jamais, il était le doux résultat d’une longue suite de ce qui normalement auraient été des erreurs ridicules. Et il était tellement beau, tellement doux et tellement parfait que j’en suis venue à la conclusion qu’il ne pouvait pas être vrai. Il est reparti dans la nuit mais il est revenu quelques jours plus tard. Puis encore.

Moi qui est habituée à des amours compliqués qui ne fonctionnent jamais. Moi qui est habituée à la déception perpétuelle. Moi qui est habituée à des sous hommes et à des trucs qui ne fonctionnent jamais. Ça fait bien des années que je ne suis pas eu de coup de foudres aussi forts. En fait, je ne pense pas avoir eu de coup de foudre aussi fort de ma vie. Pas depuis que j’ai plus que 15 ans en tout cas.

Moi qui ne veut pas d’enfants. Moi qui n’arrive pas à me donner et à faire confiance à un homme. Je le connais à peine, je n’ai même pas son numéro de téléphone encore que je voudrais vivre avec lui, me réveiller à ses côtés, l’embrasser sur chaque centimètre de son corps, lui faire des enfants et l’aimer jusqu’à la fin de temps.

Pour l’instant, je prie qu’il me rappelle. Je prie pour avoir la joie, le bonheur et l’extraordinaire plaisir de me réveiller bientôt à ses côtés. Je prie pour ouvrir les yeux à ses côtés et sentir ses bras autour de moi.

Je suis épuisée. Fatiguée. Au sol. Mon coeur est un nid de poule au printemps. Pleins de petits morceaux qui se séparent et qui roulent autour d’un grand trou central auquel personne ne prête attention.

J’ai juste envie qu’on me couche dans un grand lit. Juste envie qu’on me borde doucement et qu’on me sert dans des grands bras. Juste envie d’avoir une main sur mon front pendant que je pleure. Juste envie que quelqu’un soit à mes côtés, en silence, et essuie mes larmes.

J’ai besoin de me vider complètement pour pouvoir espérer me remplir à nouveau un jour. Me remplir cette fois de bonheur et d’amour. Comme un nouveau départ. Une autre de mes neuf vies. Je voudrais que la foudre me frappe là, tout de suite. Je voudrais qu’un avion frappe mon building. Je voudrais qu’un chauffard fou me tue après avoir pris un coup. Je voudrais être au coeur de la guerre, parmis les bombes pour pouvoir exploser moi aussi.

Je voudrais qu’on me tue. Parce que je suis trop lâche pour me tuer moi-même. Parce que si les autres  me tuent, je serai sauf et je ne passerai pas pour une faible. Je ne suis pas faible. Je suis simplement très fatiguée de porter le poids de ma vie depuis si longtemps. Je ne veux pas être ici, je ne veux pas respirer. Je ne veux pas vivre parce que j’en ai assez de toujours souffrir. Je rêve d’un cancer. Je rêve de mourir entouré des miens. Je rêve de ne plus avoir à rêver.

Je veux arrêter de donner l’impression d’être forte quand dans le fond je suis plus fragile que de la porcelaine de Chine. Je veux trouver la force de dire aux gens que leurs mots me font mal.

Lorsque j’apprends qu’un ami est mort, je souhaite en silence que ça soit moi qui meurt à sa place. J’espère tomber d’un toit ou qu’une bombe terroriste explose dans mon wagon de métro le matin.

Je ne veux plus rien sentir. Je veux m’ouvrir les veines pour arrêter la douleur intérieure de mon âme. Je veux tuer mon âme pour arrêter l’hemorragie interne qui me torture en permanence.

Âme à vendre pour cause de douleur intense. N’a jamais expérimenté le bonheur. Vendue sans garantie.

Chaque âme qui passe dans ma vie est là pour une raison. Pour me faire comprendre quelque chose, pour me permettre de découvrir quelque chose, pour me faire avancer et évoluer dans l’univers.

J’ai été bénie de croiser sur le chemin de ma vie une vieille âme. C’est arrivé il y a un an et demi. Une vieille âme, toute belle, toute délicate, toute profonde pour le moment prise dans un jeune corps de 20 printemps.

Un corps qui ne sait pas trop comment dealer avec son âme sinon qu’en se refermant sur lui-même, en restant en retrait du groupe et en tentant d’enfouir au plus profond de lui son âme qui malgré les 20 printemps du corps tente pourtant plus que tout de prendre le dessus.

Ça peut sembler simple mais rien n’est plus difficile que de trouver une vieille âme. D’ailleurs, je ne l’ai pas reconnue toute suite cette âme. Je dois l’admettre, c’est le jeune garçon que j’ai remarqué. Presque assez jeune pour être mon fils mais presque assez vieux pour être mon amant. Ça m’a prit une bonne année avant de découvrir son âme. Si belle, si sage, si douce et délicate.

La beauté des âmes, c’est qu’elles rendent la parole inutile. Les mots n’ont plus de pouvoirs ni de valeurs. Les coeurs se parlent directement, sans filtre ni voile. Les vieilles âmes savent, tout simplement. Sans mots, sans retenue, sans mensonges obligés de la vie en société. C’est cet été que j’ai trouvé son âme et qu’il a trouvé la mienne.

Depuis, la parole a cédé la place au silence que remplis nos âmes. Elles fusionnent, se parlent, malgré les distances et les conventions. Il m’a ouvert son âme et je lui ai ouvert la mienne. Nos âmes sont maintenant deux pour affronter le quotidien de la vie. Deux pour absorber les peines et les déceptions. Deux pour faire face à l’inconnu et à l’insécurité. Deux pour rire dans les moments de bonheur aussi. Dans les moments difficiles, le poid est moins pesant parce que je sais qu’il sait. Que le téléphone sonnera et que le courriel arrivera. Il viendra m’aider à ramasser mon coeur en mille morceaux, il viendra me bercer pendant que je pleure dans le noir, il viendra juste s’allonger en silence à mes côtés, sans rien dire, sans rien attendre. Juste pour partager ma peine.

Je me préciperai vers lui lorsque mon âme me fera comprendre qu’il ne va pas bien, que les choses en tournent pas comme il faut. Ma vieille âme sera aussi là pour lui.

La vie est un immense poids que l’on tente de maintenir bien haut, haut dessus de nos épaules et qui se termine le jour où tout ce poids fini par nous écraser. Les vieilles âmes sont rares et lorsqu’une se dévoile à nous, comme une rose un matin de rosée, il faut la cultiver, s’ouvrir à elle et en prendre soin pour qu’un jour, elle puisse prendre soin de nous en retour.

And if I can sleep tonight, it’s cause of your old soul

The only reason I can still carry on with my life

Is that your soul can lift my weight, so that I don’t fall down and die

Life is a lonely path, one that we must walk by ourself

If love was made to be shared, then pain was meant to be divided

Amongst old souls like you and I

Faut que j’arrête. Faut que je coupe le cordon. Parce que la douleur, cette douleur qui était pourtant complètement absente au tout début, cette douleur qui occupait mon cœur depuis des années et que tu as chassée, cette douleur est de retour. L’air de rien, sournoisement, elle revient occupé l’espace à chaque fois que tu pars en claquant la porte. Un pouce à la fois, silencieusement, la douleur revient et reprend les quartiers de mon âme qu’elle avait déserté. Le soir où tu m’as dit que je n’étais pas une priorité, d’un coup, bang, la douleur a regagné tout un pâté de maison dans mon âme. Un peu comme un cancer qui s’incruste en nous sournoisement, sans bruit, une cellule à la fois jusqu’à qu’il soit trop tard, jusqu’à ce qu’il ne reste plus de bonheur et que la douleur repris toute la place, comme avant.

Toi et moi, nous aurons été un peu comme une longue route. Longtemps, la route aura été une large autoroute clairement balisée, avec des remparts solides des deux côtés, juste au cas où nous quitterions la route momentanément. Des fois la route aura été sinueuse et dangereuse, offrant au passage et après les tournants de superbes paysages et des moments de bonheur au moins aussi grand que de plaisir d’entendre sa chanson préférée à la radio en roulant un après-midi d’été ensoleillée. Récemment, la route a été difficile, remplie de tempêtes, de plaques de glace noire qui ont donné lieu à plusieurs dérapages. Sauf qu’aujourd’hui, notre route est rendue si mal balisée, si petite et si abandonnée que j’ai de la difficulté à différencier la route et les toujours plus nombreuses sorties. Alors forcément, un jour prochain pendant un de nos dérapages, je confondrais la route avec une sortie et je quitterai la route sans possibilité d’y revenir.

J’aurais tellement aimé que notre route dure toujours, ensoleillée et juste assez tortueuse pour qu’on en apprécie pleinement les détours imprévus. J’aurais voulu éviter toutes les sorties. J’aurais voulu conduire jusqu’au bout du monde avec toi, sur notre route vers le soleil couchant.

Mais faut que j’arrête. Faut que j’appuie sur les freins maintenant pour éviter de trop déraper et de trop me faire mal dans la collision. Faut que je prenne la prochaine sortie chéri, il n’y a plus d’autre choix. Il n’y a plus d’essence.

Chaque personne a son propre contexte. Un contexte qui le rend intéressant, unique. Un contexte qui lui donne tout son charme, tout son sex appeal. Pour lui, c’était le désert.

Je le connaissais pourtant depuis plus d’un an. Je l’avais vu bien habillé, en jeans et même croulant de boue. Sans grand effet. Un garçon sympathique, agréable, un bon ami mais sans plus.

Le déclic s’est produit lors d’un dîner chez moi où il avait été invité en compagnie de d’autres amis. Le moment précis s’est produit alors qu’il faisait ma vaisselle pendant une discussion sérieuse sur l’amour et les relations homme-femme. Puis, l’espace d’une seconde, il m’a jeté un regard par-dessus l’épaule. C’est à ce moment précis, à la fois bizarre et anodin, que c’est arrivé.

Quelques jours plus tôt, je lui avais parlé d’un truc dans le désert. Une activité annuelle où des centaines de milliers de gens se donnent rendez-vous dans le désert, l’espace d’une semaine. Une expérience à la fois physique et spirituelle. Ça faisait déjà plusieurs années que je rêvais d’y aller mais je n’avais jamais croisé personne d’aussi enthousiasme, sinon plus, que moi.

Mais là, ça y était, j’avais soudainement une envie obsédante d’être dans le désert avec lui. Moi, pourtant si pudique et généralement réservée, je rêvais d’être nue dans le désert avec ce mec dont je connaissais que très peu l’âme.

J’avais envie de me coller contre son corps durant les nuits désertiques très froides, j’avais envie de suer tout le sel de mon corps avec lui sous le soleil de plomb, de sentir l’odeur de son corps en sueur et je rêvais même de devoir survivre à une redoutable tempête de sable juste pour avoir l’excuse de me blottir au creux de ses bras.

Cet homme que je connais assez peu finalement sinon qu’à travers les questions de la vie mondaine. Boulot, loisir, mets préférés. Soudainement, mon esprit s’occupait à imaginer son corps nu. Des quoi avait l’air ses bras, si sa poitrine était pileuse ou non. S’il y avait, sous ce chandail, des abdominaux bien définis. Après tout, malgré sa petite carrure, du moins petite et délicate pour un homme, se cachait un marathonien. Un homme de longues distances et d’efforts soutenus. Je n’avais jamais vu de marathoniens. J’imaginais donc que son corps reflétait un tant soit peu ce traitement choc qu’il s’imposait à lui-même. Pendant des heures, je tentais de visualiser son corps, son torse, ses abdominaux, ses jambes de marathoniens aux muscles puissants et résistants.

Depuis ce moment précis où il m’a jeté ce regard pendant qu’il faisait ma vaisselle, je rêvais de voir son corps nu sous le soleil plombant du désert. Un homme nu, dans sa plus simple beauté, la lumière du soleil perlant sur sa peau couverte d’une fine couche de sueur.

J’étais donc pour dédier les prochains mois de ma vie à préparer mon corps à moi, le raffermir et y mettre un maximum d’effort et d’entraînement. Parce que si j’avais obsessivement hâte  de poser mes yeux sur son corps dénudé au milieu du désert, j’avais aussi envie de savourer le moment précis où je retirerai mes propres vêtements et où ses yeux se poseront sur mes seins nus, sous le soleil désertique qui nous unira enfin.

Seuls au milieu de nulle part, sans les barrières du quotidien, sans témoins, sans vaisselle, sans aucune excuse pour cacher nos âmes et qui nous sommes vraiment.

On s’était donné rendez-vous à Paris, sur le parvis de Notre-Dame en fait. Un dimanche matin, juste à l’heure de la messe en plus. Malgré une journée fraîche de la fin décembre, le soleil veillait sur les piétons et offrait une chaleur réconfortante. J’étais là, assise avec mon immense sac à dos de voyage, petit drapeau canadien inclut et ma caméra dans les mains. Je profitais des pigeons qui offraient un spectacle gratuit pour le moins digne de quelques clichés. Si seulement ils pouvaient décider d’attaquer sauvagement et à mort un touriste, ça ferait vraiment des belles photos. J’étais prête.

C’était vraiment un acte de foi. Quelques courriels échangés. Je serai à Paris. J’y suis aussi, on pourrait se voir mais je n’aurai pas accès au web ni à mes courriels, donne-moi un point de rencontre et je tenterai d’y être. Un acte de foi à deux jours de Noël. Un miracle même peut-être…

Il était grand et maigre. Malgré la fin de sa vingtaine, il commençait déjà à avoir le crâne dégarni, ce qu’il tentait de cacher en sa rasant toute la tête. Ses yeux bleus compensaient pour l’absence de cheveux. J’étais jolie mais sans plus, quelques livres en trop mais je travaillais là-dessus. C’est d’ailleurs comme ça que nous nous sommes connus. Je m’étais abonnée au gym, il était entraîneur. Il me connaissait pour mes pantalons de gym gris-bleus et mes grands T-shirts qui finissaient toujours en sueur. Je le connaissais en bleu, toujours dans son habit d’entraîneur en toile bleue, au logo du gym en question. Je suivais ses conseils et ses exercices à la règle, il trouvait mon sourire charmant. Sans plus.

Puis il a quitté le nouveau continent sur lequel il avait immigré. Pas parce qu’il n’avait pas aimé son expérience, bien au contraire. Il avait un emploi qu’il aimait, il se faisait tranquillement un réseau d’amis et découvrait les joies de l’hiver montréalais. Sauf qu’ils étaient venus à deux. Cette expédition de découverte du nouveau monde avait été une décision prise à deux et l’autre moitié, elle, n’aimait pas du tout ce qu’elle avait trouvé. Ou ce qu’elle n’avait jamais trouvé en fait. Alors après plusieurs mois, il l’a aimé plus que jamais et il a remballé ses trucs et a repris le chemin de la maison et de la mère (et belle-mère aussi) patrie. Entre sa copine et le nouveau continent, il avait choisi la copine.

Il ne voulait pas me dire qu’il s’en allait pour toujours. Après tout, je n’étais qu’une cliente, il ne me connaissait que depuis mois, quinze semaines à peine. Mais devant mon sourire ce vendredi matin de novembre, il décida de me le dire. Il quitte, il s’en va, c’était la dernière fois. C’était la première fois qu’il mentionnait sa copine.

Et puis ce courriel. Un courriel de rien du tout adressé à toute ma liste de contacts, dont lui. « Je serai à Paris, si vous y êtes, faites-moi signe qu’on aille prendre un café ». Le message attira son attention dans sa boîte courriel. Et puis ce moment de réflexion. Oublier définitivement la vie qu’il a abandonné sur le nouveau continent ? Tout dans un petit courriel de rien du tout. Un petit courriel pesant comme le nouveau continent qu’il avait quitté pour faire plaisir à sa moitié. Répondre ou effacer.

Ce dimanche matin, ma montre indiquait 11h34. Je me suis dit qu’il n’attraperait pas ses courriels à temps, que ce n’était pas grave du tout et que je pourrais en profiter pour faire de la photo un peu. Il n’avait pas accès à ses courriels et l’idée de téléphoner à sa copine pour lui demander de lui lire à distance ses courriels ne l’inspirait pas du tout. Surtout pas dans ce cas-ci. Devoir donner des explications sur une situation qui en soit n’existait pas et qu’il ne pouvait pas lui-même expliquer autrement que de dire qu’il s’agissait d’un sentiment instinctif, quelque chose qui vient du vendre, sans raison officielle.

Je ne me faisais pas d’idée mais je tenais quand même à tenter le destin. Parce que qui ne tente rien n’a rien. En ce dimanche matin de veille de Noël, le soleil réchauffait Paris et seul l’immense arbre de Noël devant la mythique résidence de Quasimodo ne laissait transparaître l’esprit des fêtes. Le parvis de Notre-Dame était remplis de touristes et les pigeons jouaient les grandes stars devant les touristes-paparazzis. J’étais assise au soleil, les yeux fermés pour bien ressentir le moment, pour bien réaliser que j’étais à Paris, le 23 décembre, sur le parvis de Notre-Dame, seule au monde parmi tous les quidams. Soudainement, deux mains sur mon cou qui profitait du soleil. « Bonjour la petite ». Cette voix. Cette voix et cet accent si doux.

À ma grande surprise, je me retourne et découvre un homme. Grand, maigre, cheveux courts et yeux bleus intéressés et sincères. C’était un homme qui se dressait devant moi. Jeans ajustés, chemise repassée qui laissait entrevoir de façon nonchalante la forme d’un corps en forme et musclé. Il était beau comme je ne l’avais jamais vu. J’avais l’air d’une enfant le premier jour d’école, avec un sac à dos beaucoup trop gros, qui semblait menacer de me renverser au premier coup de vent.

Nous avons beaucoup sourit. Nous avons sourit sur le banc au soleil, nous avons sourit au café en mangeant un jambon beurre et des pains au chocolat. Nous avons sourit en se parlant. Puis nous avons simplement arrêté de se parler. Il n’y avait rien à dire vraiment. Il savait, je comprenais, nous étions d’accord. Sans plus et sans rien à dire. J’ai suivi ses yeux à travers les petites rues tortueuses du quartier, main dans la main. Il a finalement arrêté de résister à son envie de se donner à ce nouveau continent qu’il venait pourtant d’abandonner. J’étais pour lui cette nouvelle vie à laquelle il avait renoncé quelques semaines plus tôt. Une conquête personnelle, une victoire sur sa vie actuelle, la chance unique de se réinventer une vie, le temps d’une après-midi à Paris. Se donner l’impression de ce qu’aurait été sa vie s’il avait fait l’autre choix. S’il avait abandonné sa moitié pour plutôt choisir le nouveau continent qu’il aimait pourtant bien et que, à chaque fois que mes yeux croisaient ses yeux, il regrettait encore un peu plus d’avoir quitté.

J’aurais été pour lui un continent, une vie parallèle qu’il n’aura jamais choisis mais qui aurait pu être. En fait, nous avons été, le temps d’un 23 décembre ensoleillé à Paris, la vie qu’il n’a pas choisie et qu’il regrettera toute sa vie. Un peu comme un souhait de Noël, comme si Notre-Dame lui avait offert la chance de goûter à la vie qu’il s’est refusé.